CHEVAL KIRGHIZE AU REPOS SUR LES FLANCS DU KAËNDE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Tout de suite le kaltchè introduit ses femmes qui, après une révérence, se ratatinent en demi-cercle en face de nous. Au milieu on étend une toile, sur laquelle, apportés par des domestiques, s'amoncellent des plats de viandes fumantes, puis des vases de lait, du thé, du sucre et des borsaks. Tout cela est bien embarrassant pour nous, qui venons de faire notre déjeuner au camp.

Malgré nos dénégations, le kaltchè nous force à accepter une côte de mouton qu'il nous tend avec le bout de ses doigts. Il a eu soin de choisir des morceaux bien gras, ce qui fait qu'il nous est impossible de les avaler. Notre geste n'a pas été inaperçu par le chef, qui ordonne de préparer un autre mets. Mais, hélas! en le voyant préparer, il nous enlève toute envie de l'ingurgiter. Voici la recette: on râpe de la viande dans des bols de bouillon, on la pétrit avec les mains en ayant soin que la pâte jaillisse entre les doigts; puis on saupoudre d'herbes et de sel, et on sert.

Nous acceptons cependant, pour lui faire plaisir, quelques bols de thé et de lait. Avant de nous les offrir, un Kirghize chasse soigneusement avec une paille les corps étrangers qui flottent sur le liquide; après que nous les avons vidés, les bols sont léchés avec plaisir par les femmes, qui ne laissent pas perdre une goutte du liquide. Ces deux petits traits démontrent le sans-gêne vraiment naïf qui règne encore dans les mœurs kirghizes.

Nous allons ensuite faire une excursion dans les trois vallons qui prennent le nom collectif de Outch-koul, les trois lacs. En réalité, il n'en existe qu'un seul, dans la combe qui se montre la première, et qui, pour ce fait, est appelée Bach-koul. C'est un endroit très propice pour l'hivernage.

29 août.—Afin de coordonner et clore notre levé topographique, Zurbriggen et moi nous grimpons sur la pointe qui se dresse au sud de notre camp. C'est le point le plus élevé de l'Ichigart-tao, qui sépare les deux vallées d'Irtach et de Djannart.

Nous évitons les coulées d'éboulis, en suivant l'arête nord, hérissée de clochetons dolomitiques qui nous donnent pas mal de fil à retordre. Nous croyions le chemin facile et nous avions oublié de nous pourvoir d'une corde, ce qui nous oblige à des tours de force de gymnastique, où Zurbriggen fait des miracles d'équilibre. Et dire que, par l'autre versant, un cheval aurait pu arriver sur le sommet! Tandis que nous risquions inutilement notre peau, que nous suions sang et eau, que nous nous arrachions les ongles, nous aurions pu ailleurs avoir le même résultat en nous promenant les mains dans les poches!

Cependant, nos peines sont bien récompensées par le panorama splendide dont nous jouissons depuis le sommet du Karahoum, qui mesure 4 150 mètres d'altitude. C'est surtout vers le mystérieux plateau du Djannart que nous jetons notre dévolu, et nous y braquons nos appareils.

Nous ne croyons pas qu'on puisse rencontrer aussi facilement ailleurs des contrastes et des surprises aussi inexplicables que dans les monts Célestes. Nous eûmes déjà maintes fois l'occasion de signaler ce fait. La nature semble ici avoir obéi à des lois particulières, dont le dispositif est et demeure très complexe et difficile à étudier. Comment se sont-elles formées et par quelle suite de métamorphoses ont-elles passé, ces bizarres montagnes, pour se manifester en un si complet désaccord avec l'idée que nous nous sommes forgée d'un soulèvement terrestre?

En attendant que des voyageurs plus perspicaces tranchent cette obscure question, contentons-nous de relever l'anatomie de cette vaste cuve, dont l'ensemble constitue la vallée de Djannart. Longue d'environ 150 verstes, large de 100, elle se déploie comme une immense arène, presque plate au milieu, et s'évasant tout autour par une haute muraille de montagnes.