En face du col, du côté sud, circule une belle rangée de prés entremêlés de glaciers, dont les torrents sillonnent un vaste plateau et se recueillent dans une multitude de petits lacs marécageux.

Ce col, haut de 3 850 mètres, est très périlleux pour les chevaux; aussi les deux versants sont-ils jalonnés de cadavres en putréfaction ou de squelettes décharnés par les vautours, qui s'envolent en avant, sur notre passage. Il faut d'abord s'ouvrir une route au milieu des pierres, puis on escalade une épaule de glace, au delà de laquelle on suit le dos des moraines jusqu'à la rencontre des premiers pâturages.

Peu à peu nous quittons la région de la haute montagne pour celle des forêts. Le versant nord du Terskeï-ala-tao est très boisé et habité par une telle profusion d'animaux, qu'on ne peut faire un pas sans que des quadrupèdes se faufilent sous les voûtes des buissons, ou que de ceux-ci s'échappent des nuées d'oiseaux.

Le vallon se joint à la vallée de Zououka, par laquelle transitent habituellement les caravaniers qui font le service des transports entre Viernyi et Kachgar. Ce service est entre les mains d'une tribu de Sartes qui en ont le monopole, et se le passent de père en fils. Tout en voyageant, ils trouvent encore le moyen de marauder chez les nomades en leur échangeant des pelleteries de prix pour des toiles de coton ou de la quincaillerie russe. Ces caravaniers passent leur vie à travers les monts Célestes, en toute saison. Leur famille les suit toujours; les femmes montent à califourchon sur des ballots de coton ou des cylindres de toile, et les enfants sont emprisonnés dans des cages en bois placées latéralement au bât du cheval.

En arrivant à la douane de Zououka, établie à l'embranchement de la vallée, nous assistons à la visite des marchandises. Elles sont étalées sur l'herbe dans un pittoresque pêle-mêle, avec les chiens et moutons qui passent dessus. Les douaniers enregistrent, sans se presser, les articles taxés, fouillent avec un cruel acharnement les moindres colis, jusqu'à faire déshabiller les femmes pour vérifier si elles n'ont rien de prohibé sous leurs dessous. Bien entendu ces fonctionnaires ont toujours raison; la résistance des femmes ou les invectives et les apostrophes des maris ne les émeuvent guère. Quelquefois, pour aplanir les difficultés et trancher les différends, les gabelous ont recours à quelques coups de trique.

Ces femmes sont habillées luxueusement, pour des voyageuses. Elles portent de gros bracelets en argent au cou, et aux oreilles leur pendent de longues chaînettes qui battent sur les épaules, et s'embrouillent à chaque instant aux boutons de la veste.

À partir de Zououka, la vallée s'ouvre largement; ses deux flancs déclinent à vue d'œil et deviennent deux longues collines, semblables à deux murailles en briques. En effet, d'énormes dépôts de roches sédimentaires, de couleur rouge, striées horizontalement de profonds sillons et tailladées de petits coups tranchants, vous donnent l'illusion frappante de deux immenses digues, élevées pour contenir un torrent imaginaire. Le sol sur lequel nous marchons est partout de la même teinte, ce qui fait qu'à la moindre pluie, la rivière prend l'aspect d'un courant de sang, sortant d'un abattoir cyclopéen.

À mesure que nous descendons et que la montagne s'écarte, nous entrevoyons vaguement, comme dans un rêve, une blanche dentelle qui barre tout au fond l'horizon, comme un brise-bise suspendu dans le ciel. C'est le Koungheï-ala-tao, s'élevant au delà du lac Issik-koul, dont la nappe d'eau, d'un bleu tendre, se dilue à droite et à gauche, à perte de vue, dans la buée d'or qui se dégage du sol.

Le bassin du lac Issik-koul, en quelque endroit qu'on se trouve, est vraiment enchanteur. Le paysage accuse des teintes si variées et si légères, et les lignes du tableau sont si indécises et si vastes, qu'en les admirant vous restez émerveillé et ébloui de cette grâce inattendue et de cette grandeur un peu factice, qui vous semble incommensurable.

Mais nous arrivons bientôt à Slifkina, un village de Kozaques qui est à l'avant-garde du règne de la civilisation, du côté des monts Célestes. C'est la dernière agglomération de Russes, dans la limite du sud et de l'ouest du lac Issik-koul. Au delà, le Terskeï-ala-tao tombe par endroits à pic dans les eaux du lac, et les rivages, quand ils se présentent plats, sont toujours inhabités, même par les nomades.