Par contre les Kirghizes sont des troubadours inlassables. Presque tous, hommes et femmes, dans un moment de délassement, fredonnent un refrain, ou geignent une complainte. Ils l'accompagnent quelquefois avec une espèce de luth creusé d'une seule pièce dans un morceau de bois, sur lequel ils pincent des cordes en boyau. Un autre instrument de musique plus commun, est un fifre fait d'une branche d'arbre, fendue et creusée, qui produit un son rauque, cacophonique. Pour en jouer, on appuie son extrémité supérieure contre une dent, et on ouvre ou on ferme alternativement l'ouverture inférieure avec le doigt.
Le peuple kirghize est encore à l'état d'enfance. À côté de défauts ataviques propres à la race et enracinés dans des coutumes surannées, il présente des dispositions qui ne demandent qu'à être cultivées et exploitées. Mais tant que leurs montagnes resteront leur domaine exclusif et que des barrières de granit les sépareront du reste du monde, les Kirghizes continueront à demeurer tels qu'ils sont.
Il faut qu'une sève nouvelle et puissante vienne aviver leurs forces endormies, et qu'une race jeune et entreprenante les entraîne dans la sphère de la productivité consciente de l'humanité.
Mais ce n'est pas de sitôt que cela arrivera. Et les Kirghizes pourront encore longtemps jouir de la quiétude de leur vie solitaire, et narguer la servitude que toute civilisation entraîne avec elle.
Il ne faudrait maintenant pas se méprendre sur la portée d'un voyage au Tien-Chan. Sa raison d'être réside uniquement dans un but scientifique. Il n'y a rien à y découvrir, sinon des glaciers et des torrents. On n'y rencontre pas de cités tumultueuses ou de ruines historiques; on ne risque pas non plus d'être dévoré par des cannibales, et les explorateurs qui ambitionnent les aventures fantastiques n'y trouvent pas leur compte. Cependant, pour celui qui sait se contenter de la nature, brutale et vierge; pour celui qui affectionne les sveltes élégances des pics et les sinuosités immaculées des glaciers; pour celui qui s'extasie devant une fleur, qui s'intéresse à un fragment de roche, et qui se réjouit de la vue d'un humble insecte; pour cet homme-là, ces montagnes mornes et désertes, et ces vallées immenses qui semblent à jamais condamnées à la stérilité, s'animent, s'égayent et lui parlent de choses inconnues, excitent sa naturelle curiosité de tout savoir, et l'incitent à la conquête de nouveaux problèmes, à la découverte et à la solution de nouvelles hypothèses et questions.
Notre petit voyage aux monts Célestes, s'il n'a pas été très gai, ni très mouvementé, nous a toutefois mis dans les conditions de pouvoir déterminer exactement la physionomie d'un vaste soulèvement terrestre et surtout l'aspect d'une région jusque-là inexplorée.
Ces résultats, qui ne sont pas à dédaigner pour la science géographique, suffisent à récompenser nos exploits d'alpinistes.
Jules Brocherel.