LES GLACIERS DU DJOUKOUTCHIAK-TAO.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Les Kirghizes ne prennent pas plusieurs femmes à la fois, comme le font en général les musulmans. Ils n'en épousent qu'une seule; après quelque temps, quand elle commence à déplaire, ils en épousent une autre toute jeune, et ainsi de suite, autant que le leur permettent les richesses dont ils disposent. La nouvelle arrivée est toujours la favorite du mari. Les autres ne comptent plus. Tandis que la fraîche épousée se dorlotera dans la yourte, choyée et gardée jalousement par son maître, les autres travailleront dehors, et coucheront à l'écart.

Avant l'arrivée des Russes, les Kirghizes ne connaissaient guère l'usage des monnaies; ils échangeaient leurs marchandises contre des têtes de bétail. Encore maintenant, ils n'ont pas d'idées bien précises sur la mesure du temps, ils ne savent pas leur âge, ni l'année de l'ère musulmane. L'an se divise d'après les lunes, et les mois selon les quartiers de celle-ci. Pour compter le temps, ils disent: une journée, une demi-journée, un quart de journée. Cette méthode sert aussi à mesurer les distances; ainsi, ils diront que tel aoul se trouve à une demi-journée de marche, ou plus ou moins. Pour les petites mesures, ils emploient les bras, les pieds, ou la main.

Il est difficile de rencontrer parmi les nomades du Tien-Chan, des individus lettrés ou un peu distingués. Ceux qui savent lire ou écrire se comptent sur les doigts. La plupart se prélassent dans une inconsciente ignorance, et ils ne font rien pour se dégager de l'avilissement qui les abrutit depuis un temps immémorial. Cette abjecte barbarie les a toujours empêchés de se grouper en société policée, et de former une nation homogène. Chaque tribu vit dans son domaine, évitant le voisinage des autres. On campe dans des endroits déterminés, où chaque yourte réoccupe le même emplacement que l'année précédente. C'est une routine plutôt qu'une coutume, à laquelle, cependant, le Kirghize, comme dans tous les actes de sa vie, est lié corps et âme.

Les individus qui composent un aoul, vivant dans une communauté patriarcale, sont solidaires des droits que leur ont légués les ancêtres. Ainsi ils veillent à ce que les aouls avoisinants ne viennent pas empiéter sur leurs pâturages, ce qui créerait des droits pour plus tard. Il arrive, en effet, qu'une tribu très peuplée cherche à s'étendre sur le territoire d'une autre dont le nombre des membres est moindre. Souvent, elles se confondent ensemble.

Les Kirghizes sont restés comme ils étaient du temps où ils vinrent établir leurs pénates dans les vallées sauvages des monts Célestes. La vie des Kirghizes consiste à rééditer en tout point ce que firent et ce que furent leurs devanciers. Et ça n'est pas près de changer.

Le sentiment chez les Kirghizes est très borné. Ils ne s'attachent pas ou peu aux hommes et aux choses. S'ils sont capables d'aimer leurs femmes, ce n'est pas par tendresse ou par sympathie, mais parce qu'ils sont animés par l'instinct de la brute. Pour leurs enfants, ils nourrissent une affection bien superficielle. S'ils aiment leurs montagnes, c'est uniquement parce qu'ils y sont habitués, et qu'ailleurs il ne leur serait pas si facile de conserver leur liberté vagabonde. Ils n'ont aucune idée de patrie.

Les manifestations de leur intelligence n'ont pas des envolées d'une très grande envergure. Ils ne possèdent aucun sens artistique. Ils ornementent bien leurs feutres d'arabesques, les cuirs de gaufrages, les harnais de placages d'argent, mais ces velléités sont tellement primitives, qu'on ne peut en tenir compte. D'ailleurs, ces objets, quand ils ne sont pas copiés, proviennent des Sartes ou des Kachgariens.