On a souvent dit que les Kirghizes étaient farouches et indomptables. Nous les trouvâmes, au contraire, très soumis et débonnaires. En cela ils diffèrent des Kazaks, qui sont pillards et traîtres. Les Kirghizes n'ont pas l'esprit belliqueux des Turkomans ou des Afghans; ils sont avant tout et surtout poltrons. Quand ils n'ont rien à risquer, ils ne ratent pas le coup. Le vol, chez eux, est un délit à l'ordre du jour. Aussi ont-ils la précaution de tenir sous l'œil leurs troupeaux, qui, pendant la nuit, sont assemblés près de l'aoul et gardés par des chiens.

Les Kirghizes sont d'une bonhomie et d'une naïveté vraiment extraordinaires. Cette simplicité de caractère provient peut-être du genre de vie qu'ils mènent et de l'isolement dans lequel ils passent leur existence. Ils sont fatalistes en toutes circonstances. Tout leur est présage, bon ou mauvais: la chute d'un fil sur une pierre blanche, la nuance de la flamme, la couleur ou la forme d'un nuage, la rencontre de tel animal, ou la vue de telle fleur, tout cela a une signification pour eux, et sur ces riens ils règlent souvent les actes de leur vie.

Pour conjurer les mauvais esprits ils recourent à toutes sortes d'expédients. Leur puérilité ne connaît pas de limite. Ainsi une pierre un peu bizarre, la présence d'un arbuste dans la fêlure d'une roche, la chute d'un aérolithe ou une source d'eau thermale, prennent pour eux les proportions d'un miracle, et ils ne s'approchent de ces objets qu'après des tours de bras et des génuflexions réitérées.

Ils se disent mahométans sunnites, mais en réalité ils ne le sont point. Ils ne font ni les ablutions, ni les prières prescrites par le Coran; ils n'ont ni mosquées ni mollahs, et ils ne connaissent aucunement les pèlerinages au tombeau du Prophète. Ils ont bien conservé de l'islamisme certaines pratiques et coutumes qui les assimilent à la religion de Mahomet, mais il ne faut voir dans cela que des simagrées que les Kirghizes étalent devant les étrangers. En fait, ils ne professent aucune croyance bien déterminée; ils relèvent plutôt un peu de toutes les sectes qui jadis foisonnaient dans l'Asie du nord. Cependant, s'il y a un précepte du Coran qu'ils suivent à la lettre, c'est bien celui qui conseille la pluralité des femmes. Autant que cela lui est possible, le Kirghize épousera une, deux, trois femmes, et même davantage.

Le contingent des femmes est en rapport avec la quantité des troupeaux que le Kirghize possède. C'est avec cette valeur marchande qu'il achète ses épouses.

FEMME KIRGHIZE TANNANT UNE PEAU (page [512]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Accompagné de quelques parents et amis, il parcourt monts et vaux, fouille tous les aouls, sonde par-ci par-là, use de toutes sortes de subterfuges pour dénicher les kez, qui demeurent presque toujours invisibles. Une fois qu'il a fait son choix, il s'entend avec les parents sur la dot à payer, après marchandage de part et d'autre. Enfin, après s'être chamaillés pendant des semaines et des mois, on tombe d'accord, et la jeune fille est désormais passée à l'état d'objet quelconque. Après le contrat, pendant une année, défense lui est faite de parler à des hommes autres que ceux de sa famille; elle doit rester dans l'intérieur de la yourte, où les commères viennent la visiter, passer d'innombrables heures à bavarder avec elle, et l'aider à préparer son trousseau.

La cérémonie du mariage, présidée par le chef de la tribu, consiste en un échange d'accolades entre époux et parents; après quoi, tous les assistants communient dans une agape pantagruélique, où le koumiss coule à flots, où les borsaks et les quartiers de moutons jouent des rôles prépondérants. Le fiancé présente alors les troupeaux à son beau-père. Celui-ci vérifie l'état des bêtes, et les compte pour s'assurer qu'on ne l'a pas volé. Puis, en échange, il fait présent à son gendre de quelques chameaux et chevaux. Ce présent forme la dot de la jeune fille, elle lui appartient sa vie durant. Le mari en gère et en conserve la propriété aussi longtemps qu'il retiendra l'épouse sous le toit conjugal; s'il la répudie, il doit rendre son bien, à moins qu'elle ne soit fautive.