Depuis la prise de possession de la Calédonie par la France, l'Angleterre n'avait pas tenté d'étendre son influence officielle sur l'archipel des Nouvelles-Hébrides qu'elle considérait, sans d'ailleurs jamais le mentionner par parole ou par écrit, comme une dépendance naturelle de notre grande colonie. Elle avait, d'autre part, le champ libre du côté des Fidji, des Cook, des Tonga et des Samoa, sur lesquels nous avions des titres moins évidents et dont nous nous désintéressions ouvertement. Tel était l'état des choses, lorsqu'en 1878, à la suite d'articles violents de la presse australienne, le Gouvernement français, craignant sans doute une annexion prochaine par l'Angleterre, interrogea le Gouvernement de la Reine sur ses intentions au sujet de cet archipel. Rien ne pouvait être plus fâcheux qu'une semblable demande qui était un aveu de notre doute sur la dépendance évidente, et acquise de fait, des Nouvelles-Hébrides, vis-à-vis de la Nouvelle-Calédonie.
Mais ce qui fut plus grave et ce qui nous lie aujourd'hui, ce fut l'assurance que nous donnâmes alors officiellement de maintenir l'indépendance de cet archipel. Certaine lettre du marquis d'Harcourt, notre ambassadeur à Londres, datée du 15 janvier 1878, est, à cet égard, absolument explicite.
Certes, la puissance de la France n'est pas gravement intéressée par l'annexion ou l'abandon d'un archipel mélanésien; combien de Français savent-ils que cet archipel existe? La Calédonie est connue par son bagne, Tahiti par le délicieux roman de la Petite Rarahu, les Hébrides n'ont pas encore une notoriété comparable! Leur abandon serait cependant fâcheux au point de vue de notre influence.
Une réflexion qui vient tout naturellement à l'esprit est celle-ci: «Pourquoi n'avons-nous pas arboré notre pavillon sur les Nouvelles-Hébrides, lors de la prise de possession de la Calédonie, en 1854?» Il est difficile d'y répondre avec quelque certitude de vérité. La raison la plus vraisemblable est que le Gouvernement de l'empereur n'y songea même pas; les instructions expédiées au contre-amiral Febvrier des Pointes, en mai 1854, ne faisaient mention que de la Grande-Terre; il s'agissait de devancer l'Angleterre; puis vint la guerre de Crimée, et l'attention se détourna de l'océan Pacifique.
En 1883, en face de l'agitation croissante des partisans de la plus grande Australie qui pressaient la couronne d'Angleterre de ranger sous sa bannière tous les archipels du Pacifique, la France lui demanda une reconnaissance plus solennelle des engagements réciproques de 1878. La réponse fut affirmative et catégorique.
En 1885, reprise des négociations. Cette fois, c'est l'Angleterre qui nous demanda une concession sans offrir de compensation. Le 18 mars, l'ambassadeur d'Angleterre à Paris remettait à M. de Freycinet une note dans laquelle il exprimait le désir qu'un accord intervint entre les deux Gouvernements, pour que la Nouvelle-Calédonie ne fût pas choisie comme lieu de relégation, en vertu de la loi sur les récidivistes.—«Certainement, répondit M. de Freycinet, mais contre l'engagement de l'Angleterre de nous laisser toute liberté d'action aux Nouvelles-Hébrides.» La réponse négative de l'Angleterre se fit longtemps attendre, elle ne fut transmise que le 7 juillet 1886, un mois juste après l'occupation par nos troupes des îles Vaté et Mallicolo, occupation dont il faut parler en détail.
LE QUAI DE FRANCEVILLE OU PORT-VILA, DANS L'ÎLE VATÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Depuis 1882 jusqu'au milieu de l'année 1886, des colons de toutes nationalités, et parmi eux nombre de Français, furent gravement blessés, quelques-uns même assassinés dans l'archipel. L'opinion publique en France, mise au courant avec quelque fracas par les personnes particulièrement intéressées à ce que l'annexion se fit, exigea du Gouvernement une répression énergique de ces meurtres et une protection efficace de nos nationaux établis aux Nouvelles-Hébrides. Cédant à cette pression, le Gouvernement donna l'autorisation au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie de faire occuper militairement les points les plus menacés par les indigènes. En conséquence, le 1er juin 1886, l'aviso transport la Dives, puis le 4 juin, le transport le Magellan débarquaient (moitié à Port-Havannach dans l'île Vaté, moitié à Port-Sandwich dans l'île Mallicolo) deux cents hommes d'infanterie de marine et trente artilleurs avec tout ce qui était nécessaire pour un séjour de longue durée. Officiellement, il s'agissait de châtier quelques tribus criminelles, et nullement d'annexer un territoire. Et cela fut, à plusieurs reprises, certifié par la voie diplomatique au cabinet de Saint-James, dès que celui-ci éleva des protestations.