LA COLONIE FRANÇAISE DE PORT-VILA (FRANCEVILLE).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

La température oscille, suivant l'époque, de 20 à 35 degrés; la saison sèche, en même temps saison fraîche, va d'avril en octobre, c'est l'hiver; la saison des pluies, ou saison chaude, va d'octobre à avril, c'est l'été, pendant lesquels les seuls mois pénibles sont janvier et février. Comme dans tous les pays tropicaux, la fièvre paludéenne y est endémique, mais, particularité heureuse et toute spéciale, elle n'y revêt jamais un caractère grave, et on ne cite pas qu'elle ait occasionné de décès.

Les colons y sont d'autant plus sujets que leurs habitations sont plus encaissées dans la brousse; mais au bout de deux années, le tribut d'acclimatement est payé. L'insalubrité de ces îles a été exagérée: la prospérité de la colonie française de l'île Vaté est là pour le certifier.

La grande production naturelle des îles est le coprah ou noix desséchée du coco, dont les usines de San Francisco, Sydney, Londres et Hambourg retirent l'huile nécessaire à la savonnerie et à tous autres emplois industriels.

La tonne de coprah coûte au producteur, colon ou coprah-maker, de 60 à 100 francs et il la vend 200 francs sur place, elle est achetée par les usines de 250 à 300 francs. Le colon estime que chaque cocotier produit, pendant vingt-cinq à trente ans, 2 francs par an, et aux Hébrides, où le terrain ne manque pas, certaines propriétés possèdent de cinquante à cent mille cocotiers en rapport.

Le coprah-maker, lui, est un enfant perdu au milieu des indigènes; établi pour le compte d'un colon ou d'une société sur le bord d'une plage accessible aux embarcations des navires de commerce, il amasse toutes les noix de coco que les indigènes lui livrent contre du tabac, de la cotonnade, articles divers de pacotille. C'est une situation peu enviable que la sienne; d'ailleurs, ces coprah-makers sont peu recommandables, ayant souvent un passé brumeux, et il faut dire en vérité que toute difficulté qui surgit est le fait d'un coprah-maker, si elle n'est le fait d'un capitaine recruteur.

On estime qu'il s'exporte 4 000 tonnes de coprah par an de l'archipel. Après le coprah vient le café, et les producteurs français tentent, depuis deux ans, de lancer la marque «la roussette» pour faire connaître leurs cafés; sur place, le kilo est vendu 1 fr. 50, il revient au colon à environ 1 franc; puis vient le maïs dont on fait trois récoltes et quelquefois quatre par an; en comptant 20 francs le prix des 100 kilos, un hectare rapporte aisément 2 000 francs par an; enfin le cacaoyer et la vanille—à l'essai—paraissent devoir rivaliser comme rendement avec les premières cultures. Mais ces productions sont celles qui peuvent attendre longtemps en magasin l'arrivée d'un navire ou l'occasion favorable d'un navire démuni de fret, ou la hausse des cours sur les grands marchés; lorsque ces îles seront plus fréquentées et mieux desservies, on pourra exploiter le bananier, l'oranger, le citronnier; exporter les bananes et toutes sortes de légumes.

On estime à 70 000 le nombre des indigènes de l'archipel, mais c'est une estimation sans fondement sérieux, car si le pourtour des îles est connu, on n'a jamais pénétré dans le centre des îles, et on ignore absolument quelle peut être la densité de la population des «bush men», des hommes de la brousse, vrais sauvages, toujours en guerre avec les «seamen», ou hommes du bord de la mer, qui représentent l'élément civilisé. Mais quelle civilisation!

La base de la société néo-hébridaise est la famille, mais avec la polygamie et la servitude complète de la femme; l'homme n'a d'autre occupation que la guerre, et comme malheureusement elle est perpétuelle, c'est bien plus ce fléau que tous les autres que l'on invoque, qui fait tomber si rapidement le chiffre de cette population. Il n'est pas rare de voir la femme occupée à la plantation des ignames, pendant que l'homme fait le guet. L'anarchie est complète dans chacune de ces îles; chaque village est indépendant, comme chaque famille l'est également; pas de chefs ni petits ni grands, c'est l'état le plus primitif que l'on puisse concevoir. Sans doute dans l'avenir cette race se haussera-t-elle quelque peu par le contact permanent des Européens, mais jusqu'ici les efforts des missionnaires ont été tout à fait superficiels, et dès qu'un indigène revient dans son village, après un long temps passé soit dans une mission, soit chez un colon, il s'empresse de retourner à sa barbarie. Les actes d'anthropophagie n'ont pas complètement disparu encore sur la côte, ce dont on peut induire qu'ils sont fréquents chez les «bushmen» de l'intérieur; ce n'est pas la faim qui les provoque, mais presque toujours la superstition et la tradition qui veulent qu'un ennemi abattu soit mangé. À la fin de 1902, un père missionnaire, à Mallicolo, ayant appris qu'un village s'apprêtait à manger le cadavre d'un ennemi, se rendit immédiatement sur les lieux, mais ne trouva qu'une jambe non encore passée au feu et il dut l'acheter pour que les indigènes le laissassent l'emporter et l'enterrer.

Et maintenant la Société française des Nouvelles-Hébrides renaîtra-t-elle une seconde fois de ses cendres? Nous l'espérons et le désirons ardemment, car malgré les reproches qu'on a à lui faire, c'est à elle que la France est en définitive redevable de sa situation prépondérante aux Hébrides.