Pont d'Allah-Yerdi-Khan sur le Zend-è-Roud,
à Ispahan.—Dessin de M. Jules Laurens.

Les palais d'Ispahan ont été décrits trop de fois pour que j'y revienne. Je remarquerais seulement que le Tchéhèl-Soutoun, ou les Quarante-Colonnes, un des plus anciens et des plus splendides, est doublement intéressant comme offrant les exemples les plus frappants de l'appropriation du goût chinois à l'ornementation persane, et contenant les peintures les plus remarquables qu'on puisse voir en Perse (voy. p. [25]). Sur le premier point, il y a beaucoup d'intérêt pour l'histoire de l'art à observer comment les artistes des Séfévys s'y sont pris pour associer des motifs d'architecture et un certain style d'arabesques empruntés au palais de Nanking, avec ce que la haute antiquité leur avait traditionnellement livré de sujets assyriens et perses. L'effet est extrêmement riche et heureux, et c'est là qu'on peut s'assurer plus pleinement qu'ailleurs de cette grande vérité, qu'en fait d'art, les Persans d'aucun temps n'ont jamais rien inventé, mais qu'ils ont su tout prendre, tout garder, ne rien oublier, et fondre leurs acquisitions dans un ensemble si heureusement lié, qu'il a l'air de leur appartenir, et qu'on en jurerait, si l'analyse ne venait démontrer le contraire. Ce que les Persans ont possédé au plus haut degré, c'est l'esprit de compréhension, la puissance de comparaison, et une sorte de critique qui leur a permis de combiner avec bonheur des éléments parfaitement étrangers les uns aux autres. Je suis persuadé que c'est en étudiant les procédés de l'art persan que l'on arrivera à comprendre beaucoup de choses encore aujourd'hui parfaitement inconnues en ces matières. En se plaçant sur ce terrain, on pourrait pénétrer bien des mystères de l'origine de l'art byzantin et de l'art sarrasin. La Perse est comme un foyer où les idées et les inventions des pays et des pensées les plus lointains sont venues se confondre. À lui seul, le Tchéhèl-Soutoun me paraît fournir bien des révélations.

Pour ce qui est de la peinture, les grandes fresques murales qu'on y remarque, et qui représentent surtout des batailles, sont d'une beauté incontestable comme couleur. Pour le dessin de l'agencement des figures, c'est à peu près complètement le style de nos plus anciennes tapisseries, ou, pour mieux dire, nos plus anciennes tapisseries se sont faites d'après ce style-là. J'en verrais volontiers la source dans les œuvres de la basse époque sassanide. Ce temps a encore un droit de paternité sur ce travail maigre et sec, mais de paternité malheureusement éloignée, et jamais, depuis le troisième siècle de notre ère, on n'a revu dans l'Asie centrale les œuvres grandioses et magnifiques qui ont illustré le règne des premiers descendants d'Ardeschyr. Telles qu'elles sont, cependant, les peintures du Tchéhèl-Soutoun ne sont pas méprisables, et on en tiendra grand compte lorsqu'on aura compris à quel point l'histoire de l'art asiatique, et je dis l'histoire moderne tout autant que l'histoire antique, est indispensable et de première nécessité pour l'histoire de l'art européen.

Toujours au point de vue critique, je signalerai encore à Ispahan un petit palais qui emprunte à la date de sa construction un intérêt particulier. Ce palais est moderne. Il existe dans le Tchéhar-Bâgh depuis une quinzaine d'années environ, et c'est un vrai bijou. Il contient une salle carrée, éclairée par en haut, formée d'une galerie circulaire soutenue par des colonnes plaquées de miroirs ajustés en losanges, ayant au centre un bassin d'albâtre oriental garni d'une quantité de jets d'eau à filets très-minces, et le tout orné des peintures, des sculptures en bois, des émaux ordinaires. Dans le plan, cet édifice est irréprochable. Il reproduit les meilleurs modèles du seizième et du dix-septième siècle, qui sont restés les prototypes de l'art national. Seulement, dans l'exécution des détails, on sent partout que les constructeurs du palais n'ont eu à leur disposition que des ouvriers adroits, et point d'artistes véritables. La faute en est à la pauvreté actuelle du pays, qui ne permet pas souvent d'entreprendre rien de semblable. Il en résulte que peu de gens habiles peuvent se former, faute d'occasions. Mais le seul fait que de nos jours on a pu imaginer et créer cette jolie résidence, prouve suffisamment que le goût n'est pas mort, et que si la situation présente se soutient et que les fortunes puissent suivre le mouvement ascendant qu'on remarque en toutes choses, dans une cinquantaine d'années les bons artistes auront reparu, si toutefois la rage de l'imitation européenne et d'avoir des appartements soi-disant à notre mode ne vient pas tout gâter, ce dont il ne faudrait pas jurer.

Nous ne fûmes pas tellement absorbés par l'admiration du Tchéhar-Bâgh que nous ne prissions aussi le temps d'aller à Djoulfâ. Nous avions des raisons de premier ordre pour visiter ce faubourg où Schah-Abbas le Grand avait établi les Arméniens attirés par lui en Perse et auxquels il accorda de grands priviléges. Nous devions rendre nos devoirs à Mgr Tylkyan et également au délégué du patriarche schismatique.

Nous passâmes donc le pont du Zend-è-Roud, avec lequel nous avions déjà fait connaissance à notre arrivée, et nous nous rendîmes dans l'ancien couvent des jésuites français. Le gouvernement des Séfévys avait été très-généreux à l'égard de ces missionnaires. Il leur avait accordé des maisons et des jardins où les bons pères pratiquaient, avec leur intelligence ordinaire, d'excellentes méthodes de culture. Quand les malheurs qui ont accablé la Perse pendant le siècle dernier se furent déchaînés sur Ispahan, la mission en souffrit naturellement. Son influence fut perdue. Le désordre du temps rendait sa situation difficile; elle cessa de se recruter. D'autre part, la population chrétienne qui l'entourait et qui était uniquement composée d'Arméniens, fut dispersée. Tout périt. L'établissement fondé avec tant de peine disparut. Mais l'équité veut aussi qu'on remarque bien que les musulmans ne souffraient pas moins que les chrétiens au milieu de cette épouvantable anarchie, et, si Djoulfâ était frappé, Ispahan n'était pas en meilleur état. Enfin, la dynastie actuelle rétablit la paix, et, avec la paix, les envoyés de la propagande revinrent. Ils retrouvèrent les biens des jésuites. On les leur laissa prendre sans difficulté. Un petit troupeau assez faible se reforma autour d'eux, et aujourd'hui ils végètent, fort pauvres, mais tout à fait libres. Ce sont, comme je l'ai dit, des Arméniens catholiques ne sachant aucune langue européenne. Ils ignorent même le persan, et communiquent avec les autorités locales au moyen du turc. J'ai vu, entre leurs mains, l'ancienne bibliothèque des pères jésuites, qui m'a semblé intéressante, et j'ai regretté que le temps m'ait manqué pour la visiter en détail. Je dois avouer, à ma honte, que mes vénérables conducteurs ne paraissaient pas fort tranquilles sur mes intentions, et désiraient visiblement que j'abrégeasse mon séjour dans ce sanctuaire mystérieux. Ils ne savaient pas ce que contenaient ces volumes rangés sur deux tablettes depuis tant d'années sans que personne les eût jamais ouverts, mais ils se considéraient comme responsables du dépôt et n'aimaient pas à le laisser voir.

Un dîner à Ispahan. — La danse et la comédie.

Tchéragh-Aly-Khan et notre Mehmandar[4] nous annoncèrent qu'ils voulaient nous donner un dîner; mais, pour nous éviter la gêne des habitudes persanes, trop nouvelles pour nous, ils avaient l'intention de se régler sur notre mode. La chose convenue ainsi, on dressa le couvert au milieu du talar de notre palais. Bien qu'il dût y avoir une vingtaine de convives, la longue table se perdait dans l'immense espace. Comme d'ordinaire, le devant du théâtre était ouvert, soutenu par deux hautes colonnes peintes de couleurs vives; le grand voile d'usage, blanc, à dessins noirs, s'étendait en abat-jour sur la partie du jardin la plus rapprochée; nous avions vue sur un grand bassin d'eau courante et sur des massifs de platanes; de nombreux serviteurs bigarrés, vêtus, armés chacun suivant son caprice, et quelques-uns portant un arsenal complet, se tenaient par groupes au bas de la terrasse, ou circulaient dans le talar avec les plats, les kalians, ou bien servant.

La table avait été arrangée, avec l'aide de nos domestiques européens, un peu à la mode d'Europe, beaucoup à la façon persane: la ligne du milieu était occupée par une forêt de vases, de coupes, de bols de cristal bleu, blanc, jaune, rouge, remplis de fleurs; il y avait des fleurs partout; il y en avait à profusion. Pour nous, cet amoncellement de couleurs variées et désordonnées était un peu nouveau, mais non sans élégance; pour nos hôtes, la nouveauté consistait dans les cuillers et les fourchettes qui les attendaient et dont ils allaient faire l'épreuve. Ce dîner fut très-amusant: j'avais à côté de moi deux Persans, un frère d'Aly-Khan et un Ispahany; ils s'escrimaient de leur mieux à saisir quelque chose dans leur assiette avec les instruments inconnus dont on les avait gratifiés, et se complimentaient mutuellement lorsqu'ils avaient réussi à porter un morceau à leur bouche sans se piquer, ou même en se piquant. Ainsi que le prescrivaient les lois de la politesse, ils s'exclamaient à qui mieux mieux sur les avantages de notre méthode, sur ses mérites infinis, et sur la facilité avec laquelle ils la pratiquaient. Certains mets leur paraissaient surtout excellents, et parmi ceux-ci ils remarquèrent la moutarde: l'un d'eux en remplit son assiette et déclara qu'il n'avait jamais rien mangé de si bon. Comme, en somme, leur dîner se passait en une sorte de gymnastique qui ne devait pas les nourrir beaucoup, je les engageai tout bas à ne pas pousser la politesse plus loin et à se servir à leur guise, pour ne pas sortir de table affamés; ils firent beaucoup de façons, mais enfin ils adoptèrent un moyen terme: tenant de la main gauche leur fourchette en l'air, ils saisirent les morceaux avec la main droite, et remarquèrent que de même que la France et la Perse ne pouvaient que gagner à leur mutuelle amitié et à leur union, de même, en combinant les deux manières de procéder, on arrivait à la perfection. Ce qui est certain, c'est qu'ils dînèrent.

Au milieu du repas, on entendit un bruit argentin comme celui de petites sonnettes, et l'on vit entrer quatre jeunes garçons, habillés en femmes, avec des robes roses et bleues semées d'oripeaux; c'étaient des danseurs: ils portaient les cheveux longs, tombant sur les épaules et couverts de ces petites calottes dorées, appelées araktjyns, qu'on peut voir sur toutes les peintures persanes à sujets féminins. Ces danseurs n'étaient pas très-habiles, sans doute; mais je n'avais pas de point de comparaison, et ce spectacle me parut très-intéressant. On peut dire des Asiatiques, en général, qu'ils sont gracieux dans leurs mouvements. Pour les Persans surtout, c'est vrai, et particulièrement chez les enfants. Une des danses qu'on exécuta s'appelle la hératy, et s'accompagne d'un air portant le même nom et qui a beaucoup d'agrément; les musiciens, suivant l'usage, s'étaient assis par terre, dans un coin; l'un jouait d'une espèce de mandoline appelée târ, l'autre du dombeck, ou petit tambour à main, enfin un troisième du centour, instrument qui consiste en une série de cordes ajustées sur une table, et d'où l'on tire avec de petites baguettes des sons assez semblables à ceux de la harpe. Après la hératy, ce que nous vîmes de mieux, c'est une sorte de pantomime rhythmée, qu'on pourrait intituler la Journée d'une élégante. La jeune femme débute par se quereller avec son mari, puis elle a de l'humeur, puis elle boude, puis elle s'habille pour sortir, puis elle entre chez une de ses amies, à qui elle rend visite. On peut deviner que c'était un thème à déployer beaucoup de coquetterie d'allures et de gentillesse. Le jeune danseur chargé de ce rôle, ne s'en tira pas trop mal.