Après les danseurs vinrent les farces. Une troupe de comédiens joua des scènes populaires en patois d'Ispahan. On fut obligé de corriger et d'abréger beaucoup, car ces espèces de saynètes, qui représentent d'ordinaire les ruses des moullahs, les concussions des juges, les perfidies des femmes, les coquineries des marchands et les querelles de la canaille, sont composées avec une verve qui ne ménage rien et que rien n'arrête. Je doute que les tréteaux de Tabarin aient approché de cette liberté, et les plus virulents chapitres de Rabelais sont de l'eau de rose en comparaison. Cette fois, Tchéragh-Aly-Khan ne permit pas à la vivacité des acteurs de se donner carrière, et lorsqu'il les voyait s'échauffer et s'animer un peu, il intervenait; de sorte que tout resta dans les limites de la convenance. En somme, la soirée fut charmante, et nous fûmes très-satisfaits du dîner et du divertissement persans.

Collége de la Mère du roi, à Ispahan
(voy. p. [20]).—Dessin de M. Jules Laurens.

Les habitants d'Ispahan.

Les habitants d'Ispahan, sans être tout à fait aussi mal famés que les Schyrazys, ne jouissent pas non plus d'une réputation très-brillante. On dit la lie du peuple de cette ville une des plus mauvaises de l'empire. Elle fournit à toutes les autres cités les plus rusés et les plus voleurs des courtiers. Pour exprimer leur opinion sur ce sujet, les Persans rapportent un hadys, une tradition sacrée dont l'authenticité n'est pas d'ailleurs à l'abri de toute critique. Son Altesse le Prophète, racontent-ils (Que le salut de Dieu soit en lui et qu'il soit exalté!), dit un jour: «O Seigneur du monde, faites que Bahreyn soit ruinée et qu'Ispahan prospère!» Il indiquait par là que Bahreyn étant une ville habitée par des gens bons et vertueux, il était à souhaiter qu'elle disparût pour que sa population se répandît dans le reste de l'univers et y portât l'exemple et la contagion de ses mérites. Mais Ispahan, au contraire, laissant beaucoup à désirer, quant aux qualités de ses habitants, il était bon que ceux-ci se confinassent chez eux, et, contents de leur prospérité, n'allassent pas troubler le monde.

Il y a à Ispahan beaucoup de gens instruits dans tous les genres, des marchands riches ou aisés, des propriétaires qui vivent en rentiers et ne recherchent pas les emplois publics, enfin tout un fonds d'existences calmes, tranquilles et honnêtes, qui est comme le reflet de l'ancienne splendeur de la capitale des Séfévys. À beaucoup d'égards, mais en plus grand, je crois que l'on pourrait comparer Ispahan à Versailles.

Je garde à cette cité déchue un très-tendre souvenir. Elle n'est pas belle comme le Caire, mais délicieuse comme un rêve, et si elle n'a pas le sérieux et la majesté grave d'une ville construite en pierres de taille, il faut convenir que ces immenses édifices peints, dorés, couverts d'émaux, ses murs bleus ou à grands ramages, qui reflètent les rayons du soleil, ses vastes bazars, ses jardins immenses, ses platanes, ses roses, en font le triomphe de l'élégant et le modèle du joli. Ispahan n'a pu être conçu et exécuté que par des rois et des architectes qui passaient leurs jours et leurs nuits à entendre raconter de merveilleux contes de fées.