Une peinture indienne dans le palais des Quarante-Colonnes, à Ispahan
(voy. p. [20]).—Dessin de M. Jules Laurens.
Il n'est jamais agréable de laisser un lieu où l'on est bien, mais il est plus désagréable encore de passer de ce bon logis dans un autre plus mauvais. En quittant Ispahan, nous allions constater par nous-mêmes la distance qui sépare les monuments de sa grandeur des ruines de sa décadence.
D'Ispahan à Kaschan.
Le jour de notre départ nous ne fîmes que trois heures de marche, d'après le principe immuable qu'on ne doit jamais s'éloigner beaucoup au premier début d'un voyage.
La marche du lendemain fut aussi peu attrayante que celle de la veille. Jamais je n'ai vu désert si laid. Le ciel était couvert et le vent du sud-est, qui nous poursuivait, ne nous laissait ni la liberté de parler sans étouffer, ni la possibilité de nous entendre. Nous eûmes donc cinq heures de route fort désagréables. La nuit le fut plus encore. L'air était si singulièrement rafraîchi sur les hauteurs où nous nous trouvions, qu'enveloppés dans des couvertures de laine et des vêtements ouatés, nous étions transis de froid; pour comble d'agrément, le vent, ayant redoublé de furie, faisait un vacarme tel sous les tentes, que nous nous attendions à chaque instant à les voir emportées. Ce qui ne se réalisa pas pour nous arriva à nos Kavas arabes. Au petit jour, leur abri leur tomba sur la tête et on les tira avec peine de dessous l'amas de toile qui les étouffait. Pour s'habiller, il fallut poursuivre dans la plaine les vêtements dont le vent s'était emparé. Un des membres de la caravane fit le bonheur général par son obstination à rattraper à la course un faux-col que l'aquilon ne voulait pas lui rendre.
Décidément, il faisait moins que chaud, même de jour. Nous étions transportés soudainement dans un climat du Nord. Il n'y avait pas d'ailleurs trop à s'en plaindre. Les chevaux n'en marchaient que mieux. Après six heures, nous arrivâmes à Soôu et nous nous aperçûmes tout d'abord que notre veine d'infortune était épuisée pour quelque temps. C'est une charmante petite ville avec des constructions à plusieurs étages et un beau caravansérail. Le pays est très cultivé très-boisé.
Presque au sortir de Soôu, nous rencontrâmes la grande caravane d'Ispahan à Téhéran qui, changeant ses allures ordinaires, celles d'une sage lenteur, se mit à notre pas et ne nous quitta plus. Tout cela était irrégulier et avait besoin d'explications. Voici ce qui arrivait.
Le gouverneur d'Ispahan, Tchéragh-Aly-Khan, avait reçu l'annonce de son rappel. Il allait quitter sa ville, et ses bagages, confiés à la caravane, avaient été expédiés sur Téhéran. Mais, à peine parvenu à Gyat, cette caravane avait appris que deux cents cavaliers bakthyarys s'étaient réunis dans la montagne pour fêter les bonnes prises que le ciel leur adressait: d'une part, un envoyé européen avec des caisses de cadeaux destinés au roi.... et l'imagination, Dieu merci, pouvait se donner carrière sur la richesse de ce contenu! et de l'autre, les dépouilles du gouverneur d'Ispahan, sans compter les menus suffrages représentés par les biens des marchands de la caravane. Notre Mehmandar, heureusement, avait été également prévenu; et c'était là le motif de ses préparatifs militaires. À Soôu, on avait craint d'être attaqué la nuit, et l'on avait retenu le matériel des tentes afin de tout escorter ensemble; sur la route, même de jour, on redoutait une embuscade. Enfin nous arrivâmes à Kohroud sans avoir vu l'ennemi. Les Bakthyarys, informés de la bonne tenue de notre monde, reconnurent que l'affaire pourrait être plus chaude que fructueuse, et s'en retournèrent chez eux. Une fois à Kohroud, il n'y avait plus de risques à courir; on se trouvait hors du rayon de leurs courses.
Le pays que nous traversâmes avait été réellement créé par la nature pour les expéditions du genre de celle dont nous avions été menacés. Ce n'est que défilés, descentes, montées, passages rudes et étroits. Plusieurs fois, nous nous trouvâmes mêlés aux gens de la caravane, qui croyaient ne pouvoir se tenir trop près de nous. On y voyait des moullahs sur des ânes, des femmes voilées dans des paniers, des marchands, des gens de toute sorte sur leurs chevaux. Pendant ce temps, et malgré la gravité des circonstances, Aly-Khan chassait au faucon, ce qui était aussi une manière d'observer le terrain. Il prit quelques perdrix. Nous mîmes pied à terre et nous fîmes une partie du chemin en marchant, remarquant et cueillant au milieu des rochers et des pierres de la route toutes sortes d'herbes et de plantes aromatiques. Nous avions avec nous un enfant arabe d'une dizaine d'années, Azoub, joli et bien élevé, fils d'un négociant de Bagdad. Il donnait la main à ma fille, l'aidait dans les petites difficultés du chemin, en cherchant à causer avec elle. C'étaient des mots français coupant des phrases arabes, et des rires d'oiseaux connus des enfants de tous les pays. Ainsi nous arrivâmes à Kohroud.
Toute cette journée avait été très-fraîche. Les Persans, avec leur amour immodéré pour le froid, étaient enchantés et nous vantaient Kohroud. Sans nous insurger contre cette opinion, nous en tirions des pronostics douteux pour le repos de la nuit, et nous eûmes malheureusement assez raison, car toutes les précautions possibles furent impuissantes contre la rigueur de la température. Aussi le signal du départ ne nous trouva pas récalcitrants, et, tout transis, nous montâmes à cheval, enchantés de nous éloigner de cette zone glaciale.