Après trois heures de marche employées à tourner dans une espèce de labyrinthe descendant qui nous conduisait hors des montagnes, nous débouchâmes à l'entrée d'une plaine sans limites, vaste désert couvert de cailloux, où nous fûmes pris à partie par un soleil des tropiques. L'air était pour ainsi dire enflammé. On voyait miroiter l'atmosphère, comme il arrive vers la fin d'un bal, quand les bougies brûlent sans que la flamme remue. Mais il n'y avait pas à se plaindre, tout se passait suivant la règle: nous étions dans la plaine de Kaschan, un des lieux les plus brûlés et les plus brûlants de l'Asie. Pour distraction, nous avions à chercher des yeux la grande production du pays, les scorpions, et, en effet, on en voyait quelques-uns se promenant entre les pierres qui leur servaient de domicile.

Ainsi éprouvés par un changement de température beaucoup plus complet que nous ne l'avions désiré, nous sûmes d'abord un gré très-médiocre au Mehmandar et au gouverneur de Kaschan, Mirza-Ibrahim-Kan, d'une attention délicate dont le premier acte consista à nous faire faire neuf heures de marche sous l'œil de ce soleil. À la vérité, ce fut une marche triomphale. Tout ce qui possédait un cheval à Kaschan était venu au-devant de nous, et entre autres le fils du gouverneur, Mirza-Taghy-Khan, jeune administrateur de la plus belle espérance, mais peu chargé d'années: il n'avait que six ans.

Malgré la vue de tout le peuple de Kaschan, venu au-devant de nous, y compris la communauté juive, l'impatience nous prenait un peu d'une route aussi longue, quand, à la fin, nous arrivâmes, et la première vue de notre logis dissipa comme une fumée notre mécontentement. Des murmures nous passâmes à des sentiments de gratitude très-mérités. On nous avait fait éviter l'air brûlant de la ville et on nous mettait à une demi-heure de là dans un palais nommé Fyn et appartenant au roi.

Peu de jardins sont comparables à ceux de ce délicieux séjour. Les plus belles eaux, les plus limpides, les plus fraîches, y courent dans des bassins et à travers des canaux d'émail bleu. Il ne se peut rien voir de plus gai. Un de ces bassins est petit, profond de quatre à cinq pieds, peuplé de poissons rouges et encadré dans un pavillon de peinture. L'autre, carré, a bien cinquante pas de chaque côté et la même profondeur. Le tout avec les immenses platanes ordinaires et des fleurs à profusion. Au milieu du parc, une de ces constructions à jour que les Persans appellent koulah-é-ferenghy, un chapeau européen, parce que la toiture est en effet bombée et à larges rebords, nous donnait la fraîcheur de son ombre. Auprès, s'étendaient les vastes bâtiments du harem.

Kaschan. — Ses fabriques. — Son imprimerie, lithographique. — Ses scorpions. — Une légende. — Les bazars. — Le collége.

Le gouverneur nous avait fort engagés à voir Kaschan. En effet, nous n'y pouvions manquer, car Kaschan est une des grandes villes de l'empire.

Sa réputation est très-mélangée de bien et de mal, et il y a beaucoup de choses à en dire. C'est une des cités les plus manufacturières de la Perse. On y fabrique, à un bon marché extraordinaire, des soieries légères d'une si bonne teinture qu'on les lave sans inconvénient. On y fait aussi beaucoup de chaudronnerie, et, sous ce rapport, Kaschan partage avec Ispahan l'avantage de fournir la Perse occidentale de vases de cuivre de toutes les formes et de toutes les grandeurs, étamés ou non, simples ou gravés de figures et de fleurs. On y remarque entre autres des tasses et des plats couverts, de formes très-jolies, très-variées, et ornés de peintures bleues, rouges, vertes, simulant l'émail. L'inconvénient de ce genre de travail est de ne pas supporter l'eau. Mais l'effet en est agréable. Tout ce commerce est bien loin d'être aujourd'hui ce qu'il était il y a cent cinquante ans. Alors ce n'étaient pas seulement des soieries légères qu'on fabriquait à Kaschan, mais des damas, des étoffes brochées d'or et d'argent, surtout des velours d'une grande beauté. Ce qui ajoutait au singulier mérite de toute cette fabrication, c'était le bon marché extraordinaire des produits. Aujourd'hui il ne reste guère que l'échantillon de ce que les Kâschys ont su faire et pourraient faire encore.

S'ils ont une réputation de bons manufacturiers et d'ouvriers adroits, ils y ajoutent aussi celle d'être très-aptes à la littérature. Ils ont fourni beaucoup d'hommes remarquables dans la poésie, la philosophie, et surtout les sciences théologiques. Il y a à Kaschan une imprimerie lithographique qui produit d'assez bons ouvrages, et le nombre des hommes qui s'y occupent de cultiver leur esprit ne laisse pas que d'être considérable. Enfin, les Kâschys sont essentiellement gens de bonne compagnie. Mais, comme toute chose en ce monde a un revers, on les accuse d'être des guerriers plus que médiocres, et les anecdotes ne tarissent pas sur leur peu de vocation pour le maniement des armes. Jamais, dit-on, homme de guerre n'est sorti de leurs murs, et le gouvernement n'oserait pas composer un régiment de Kâschys. Kaschan est la ville favorite et comme la capitale des scorpions. En aucun pays de la Perse il ne s'en trouve autant. Ces insectes venimeux habitent dans tous les murs, y sortent de dessous toutes les pierres, à moins qu'on n'emploie des moyens particuliers pour s'en débarrasser. Ainsi, le gouverneur nous montra une maison qu'il venait de faire construire. Elle était fort belle, très-élégante et très-bien entendue; mais son principal mérite consistait en ce que les quatre coins avaient été soumis à un enchantement d'une telle force que jamais les scorpions ne pourraient y pénétrer sans qu'on le voulût. C'était assurément un avantage incontestable.

Il y a presque aux portes de la ville un vaste monticule formé par les décombres d'un édifice écroulé, qui est loin de jouir d'une si heureuse prérogative. Il a, tout au contraire, le privilége opposé, les scorpions y pullulent en telle abondance que si l'on y répand une goutte d'eau, à l'instant même on les voit accourir sortant de leurs trous par milliers. On raconte à ce sujet qu'un des anciens rois arabes, Schedad, célèbre dans la légende par sa puissance, sa richesse et surtout son orgueil, avait imaginé de faire un jardin qui effaçât les magnificences et les délices du paradis. Le jardin d'Irem, qu'il créa, fut, en effet, si beau que depuis des siècles il sert de point de comparaison aux poëtes et a donné lieu à des amplifications sans fin. Avoir un paradis, c'était un grand pas vers la qualité de Dieu; cependant cela ne suffisait point encore: pour faire bien les choses, pour les avoir complètes, il fallait un enfer. Qu'est-ce qu'une puissance qui ne peut pas châtier? Schedad ordonna donc aux génies, soumis à son obéissance de lui composer un enfer si parfait, si complet dans toutes ses parties, que l'imagination la plus exagérée ne pût y apercevoir ni défaut ni oubli. Tous les instruments de torture y furent collectionnés, la poix et le bitume y coulèrent en fleuves de feu, on y organisa des amas d'eaux bourbeuses pour les noyades et des précipices sans fond pour les chutes. Dans des ronces accumulées de façon à écorcher les pieds des passants, on lâcha toute la famille des serpents grands ou petits, n'importe, pourvu qu'ils fussent reconnus pour bien venimeux, et l'on commença à se féliciter d'avoir fait une œuvre au-dessus de toute critique, quand quelqu'un fit observer qu'il n'y avait pas de scorpions. Un enfer sans scorpions ne pouvant se tolérer, on envoya un grand diable courir le monde pour en rapporter une cargaison. Il fit de son mieux. Il en remplit ses sacs en Syrie, en Afrique, dans l'Asie Mineure, partout où cette gent pullule, et fier de s'être bien tiré de sa mission, il s'en revenait à tire-d'aile, quand il apprit que Schedad venait de mourir, et que les travaux de l'enfer étaient abandonnés. Les scorpions, si précieux un moment auparavant, devenaient pour le génie un fardeau inutile. Il ne crut donc pas devoir les porter plus loin. Il secoua ses sacs à l'endroit où il était alors, et s'en alla. C'était la butte de terre placée aux portes de Kaschan, et voilà pourquoi il y a tant de scorpions dans ce lieu. Tout s'explique.

Il faut dire aussi que le mal appelle le remède. Ce fut un homme utile à son pays, sans aucun doute, celui qui combina un charme capable de défendre l'accès d'un logis à ces bêtes hideuses; mais il a été dépassé par l'inventeur du moyen de rendre inoffensif leur mortel venin. On nous amena un de ces sorciers. Il avait très-mauvaise mine, soit dit en passant, et plutôt l'air d'un grand coquin que d'un bienfaiteur de l'humanité; mais enfin, le ciel l'ayant fait ainsi, peut-être n'en valait-il ni mieux ni pis. On lui apporta des scorpions noirs et des scorpions blancs. Il se mit à jouer avec eux et nous les montra suspendus en grappes à ses doigts. Ensuite, il se fit piquer au visage. Puis, passant à quelque chose de mieux, il tira d'une boîte une phalange: c'est une énorme et horrible araignée qu'on nomme dans la langue du pays Rotayl, et dont la piqûre est toujours très-mauvaise et quelquefois mortelle, et il se fit mordre encore par cette bête. Nous levâmes la séance, enchantés de ses talents, mais rassasiés de tout ce monde-là.