La porte de Schab-Abdoulazim.—Dessin de M. Jules Laurens.

À pied, ou monté sur un âne, le philosophe nomade se met en route, s'arrêtant où il veut pendant des mois, des années, ou traversant les villes, sans que rien ni personne l'arrête; dans les déserts, il se joint aux caravanes; dans les pays où il croit n'avoir pas besoin de protection, il va seul, et personne ne lui demande pourquoi. Un ruisseau coulant entre deux pierres, avec un saule au dessus, lui paraît offrir un repos agréable: il s'y assied et y demeure tant que ce séjour lui convient. J'ai rencontré ainsi, dans une masure en ruine, aux environs de Reï, l'ancienne Rhagès, un derviche venu de Lahore, qui passa là plusieurs jours. Le lieu lui avait semblé agréable. Un matin il disparut et je ne le revis jamais. Le but final de son voyage était, disait-il, Kerbela. C'était un homme d'une rare instruction, d'un langage recherché et fleuri, connaissant beaucoup les livres, ayant au moins soixante ans et l'expérience de beaucoup de catastrophes qu'il avait heureusement traversées. Son élégance était tout intellectuelle. Il était vêtu d'une robe de coton blanc tombant en lambeaux, les pieds et la tête nus, les cheveux flamboyants, la barbe grise en désordre, la peau calcinée et sillonnée de rides, mais l'air souriant et les yeux pleins de feu. Dans quelque lieu que ces gens s'arrêtent, ils racontent aux habitants, qui bientôt les entourent, ce qu'ils ont vu dans leurs pérégrinations, et les conclusions qu'ils ont tirées de toutes choses. Souvent ils font grande impression sur les esprits; et comme la religion est un des thèmes favoris de leurs entretiens et qu'ils y sont très-hardis, c'est à ces religieux errants qu'il faut attribuer ce mouvement continuel d'hérésies dont le monde musulman est tourmenté, surtout en Perse, et qui, à chaque moment, ranime, réveille, renouvelle ou apporte les notions de la théologie indienne au milieu de la loi du Koran.

Il est aussi d'autres voyageurs qui, d'après les idées européennes, paraissent plus dignes d'intérêt; ceux-là parcourent le monde oriental pour s'instruire. Ils sont assez nombreux. Rien ne les distingue extérieurement des derviches, si ce n'est qu'ils ne vont point la tête nue et ne portent point de longs cheveux. Ils sont peu curieux d'opinions théologiques ou de méditations sur les choses surnaturelles, ne s'occupent que des mœurs des pays qu'ils parcourent et des curiosités de l'art ou de la nature qu'ils peuvent y trouver. Mais les pèlerins les plus curieux que j'aie jamais rencontrés sont les derniers dont je parlerai ici.

Dans une cour, à Téhéran.—Dessin de M. Jules Laurens.

Deux pèlerins. — Le culte du feu.

Je fus abordé un jour par deux hommes de taille médiocre, d'un noir bleuâtre, maigres, et ayant, comme tous les gens du sud de l'Asie, qui n'appartiennent pas aux races militaires, l'air riant, doux et soumis. Ils me parurent, au premier abord, être des Beloutches. Mais je me trompais, car l'un d'entre eux se réclama auprès de moi de la qualité de Français, qu'il attribua aussi à son compagnon. L'aspect de ces soi-disant compatriotes n'était pas propre à soutenir la validité de leurs prétentions, je fus bien vite convaincu de leur sincérité. Ils portaient de longs bonnets pointus en feutre, semblables à ceux des Ouzbeks. Bien qu'on fût au mois de juillet, ils étaient vêtus des lambeaux graisseux de ces longues robes fourrées en peau de mouton que l'on fabrique à Bokhara, et leur saleté dépassait non-seulement tout ce qu'on peut voir, mais même tout ce qu'on peut imaginer. Explications faites, j'appris enfin que ces deux hommes, appelés l'un Kakscha et l'autre Mostanscha, étaient des Tamouls de Pondichéry. Ils prétendaient appartenir à la caste brahmanique et se donnaient pour agriculteurs. Dans leur opinion, le feu ayant créé toutes choses et ne pouvant dès lors être trop vénéré, ils avaient voulu faire acte de dévotion envers cet élément. Or, c'était une opinion courante parmi leurs compatriotes du pays de Pondichéry, qu'il existait quelque part dans le Turkestan un Atesch-Kédèh ou temple du Feu, d'une sainteté extraordinaire. De temps immémorial, l'usage d'y aller porter ses prières s'était maintenu, mais aucun de ceux qui avaient fait la route ne s'étant occupé de donner en détail l'itinéraire des pays traversés pour y arriver, personne ne savait autre chose de ce voyage, sinon que l'Atesch-Kédèh existait dans le Nord. Il paraît que ce renseignement suffisait aux fidèles; car, après bien d'autres, Kakscha et Mostanscha s'étaient mis en chemin.

Ils commencèrent par aller à Bombay, par terre, et de là, traversant le Kotch, ils arrivèrent aux bords de l'Indus. Ils remontèrent le fleuve, tantôt en cheminant sur ses rives, tantôt dans les embarcations là où ils en trouvèrent et où on voulut bien leur donner le passage gratis. Ils parvinrent ainsi jusqu'à Peschawer et, s'étant informés, ils apprirent qu'on ne connaissait pas d'Atesch-Kédèh dans le pays, mais qu'il n'était pas impossible qu'il y en eût à Kaschemyr. Ils partirent pour Kaschemyr. Dans cette ville, on leur dit que le culte du feu était inconnu ou du moins n'avait point de sanctuaire dans la vallée; mais qu'il était de notoriété publique que Balkh étant la mère des villes et ayant été fondée par Zerdescht ou Zoroastre, si un Atesch-Kédèh pouvait exister quelque part, ce devait être incontestablement là. Ils en tombèrent d'accord et partirent pour Balkh. Point d'Atesch-Kédèh; c'était à Bokhara qu'il fallait se rendre pour s'en éclaircir. Ils y allèrent et trouvèrent enfin, non pas ce qu'ils cherchaient, mais des renseignements positifs. On leur affirma que le sanctuaire de leur croyance existait à Bakou, sur la rive occidentale de la Caspienne, dans le pays des Russes (voy. notre premier volume, p. 125); et, en effet, les feux perpétuels que la nature y entretient sont un objet constant d'adoration de la part des sectaires.