La peinture et la calligraphie persanes. — Les chansons royales. Les conteurs d'histoires. — Les spectacles: drames historiques.
La peinture est extrêmement déchue en Perse. Le roi Mohammed-Schah avait envoyé à Rome un artiste pour qu'il s'introduisît dans les secrets et les procédés de l'art européen, que les Persans reconnaissent volontiers comme très-supérieur au leur. Malheureusement le choix de l'étudiant ne paraît pas avoir été heureux. Le peintre n'a été frappé de rien et n'a rien compris. Le seul résultat de son voyage a été de rapporter une copie de «la Vierge à la chaise» qui a fait fortune, et est aujourd'hui reproduite partout.
Depuis longtemps on copie des gravures et des lithographies européennes.
Les Persans ont un goût singulier qui tient en quelque sorte aux arts du dessin, et qu'ils poussent jusqu'à la frénésie: c'est celui des beaux modèles de calligraphie. On donne cinq cents francs et au delà pour une ligne de la main d'un maître ancien, comme Émyry le derviche ou d'autres. Mais Émyry est le plus célèbre. Les maîtres modernes se payent naturellement moins cher, et sont cependant fort admirés. Tout le monde, d'ailleurs, tombe d'accord qu'on n'écrit plus aujourd'hui avec la même perfection et la même élégance que dans les siècles passés. Le style a changé. J'ai vu faire des folies pour des oeuvres anciennes, qui, en effet, étaient fort belles.
Les chansons jouissent d'une grande faveur, mais il faut qu'elles soient nouvelles, et les dernières connues ont surtout la vogue. Beaucoup sont satiriques et souvent politiques. Parmi celles qui ne traitent que des charmes de l'amour et du vin, un grand nombre a la plus auguste origine. Le roi, sa mère et les dames de l'endéroun royal en produisent sans cesse, qui sont aussitôt répétées dans le bazar et dans les autres endérouns. Mais si l'on change les paroles, il est rare que l'on fasse de nouveaux airs, et c'est pourquoi, au dire des personnes compétentes, la musique est entrée dans une phase de décadence. Peu de gens en savent la théorie, et on se contente d'apprendre par cœur certaines séries de chants qui permettent pleinement de se tenir au courant des nouveautés.
Dans toutes les rues, on rencontre des conteurs d'histoires ambulants. Autrefois, les cafés leur servaient surtout de théâtre, comme en Turquie. Mais les cafés, invention toute récente en Perse, ont été supprimés par l'Emyr-Nyzam, parce qu'on y parlait politique et qu'on y faisait trop d'opposition. Ils n'ont pas été rétablis depuis. Dans un emplacement assez vaste, près du Marché-Vert, on a construit une sorte de hangar en planches, ouvert de tous côtés et garni de gradins, de façon à pouvoir contenir deux ou trois cents personnes accroupies sur leurs talons. Au fond du hangar, s'étend une estrade. C'est là que depuis le matin jusqu'au soir se succèdent et les conteurs et les auditeurs. Les Mille et une Nuits sont considérées comme un recueil classique, fort beau assurément, mais vieilli. On leur préfère les Secrets de Hame, vaste collection en sept volumes in-folio, contenant les récits les plus bariolés, tous à la gloire des Imans. C'est la source où l'on puise de préférence. Mais on recherche aussi beaucoup les anecdotes plaisantes, les répliques ingénieuses, les récits qui contiennent quelques mauvais propos sur les moullahs et les femmes, le tout entremêlé de vers et quelquefois de chant. La population passe en grande partie sa vie à entendre ces récitations, qui ne coûtent pas cher aux oisifs, quand elles leur coûtent quelque chose.
Toutefois le charme qu'elles peuvent avoir, si grand qu'il soit, le cède complétement à celui des représentations théâtrales, avec lequel rien ne peut rivaliser. C'est une furie dans toute la nation; hommes, femmes et enfants ont les mêmes entraînements sous ce rapport, et un spectacle fait courir toute la ville. Dans tous les quartiers et sur toutes les places, se trouve une sorte d'auvent plus ou moins vaste destiné à cet usage. C'est là que se mettent certains personnages du drame, mais l'action se passe sur la place même, de plain-pied avec les spectateurs. Les femmes sont réunies en foule d'un côté et les hommes de l'autre, sans que ces deux parties de l'assemblée soient cependant très-rigoureusement séparées. Le spectacle est toujours un drame emprunté à la vie des Persans, l'histoire d'une persécution des califes abbassides. La plus célèbre de ces compositions est celle que l'on représente au mois de Moharrem et qui a pour sujet la mort des fils d'Aly et de leurs familles dans les plaines de Kerbela. Cette déclamation dure dix jours, et pendant trois ou quatre heures chaque fois. Ce sont des morceaux lyriques souvent fort beaux et très-pathétiques, ajustés les uns au bout des autres et récités avec passion. On n'y craint pas les longueurs, et les Persans n'ont jamais assez de la peinture détaillée des souffrances, des malheurs, des angoisses, des terreurs de leurs saints favoris. Toute l'assemblée sanglote à qui mieux mieux et pousse des cris de désolation. Chez le plus grand nombre ces démonstrations sont sincères, car il est difficile, en effet, de ne pas être ému, et j'ai vu des Européens saisis de tristesse; mais, pour quelques-uns, il y a affectation évidente, et ce ne sont pas ceux qui gémissent le moins haut.
De temps en temps, le moullah, qui est assis en face sur un siége élevé, prend la parole pour faire mieux comprendre à la foule combien les Imans ont souffert. Il entre dans les détails de leurs tourments, il paraphrase le drame, il maudit les califes oppresseurs et il entonne des prières. Aussitôt les auditeurs, et principalement les femmes, commencent à se frapper violemment la poitrine en cadence en chantant une sorte d'antienne et en répétant sans fin, avec des cris furieux: «Husseyn, Hassan!» Puis, l'entr'acte terminé, la pièce reprend. Bien que le fond soit le même depuis bien des années, on y change toujours quelque chose, et généralement on amplifie et développe les morceaux les plus pathétiques. Il n'est pas mal que les acteurs qui remplissent les rôles odieux fondent en larmes comme les spectateurs à l'idée de leur propre scélératesse. J'en ai vu un qui remplissait le rôle abominable du calife Yézyd et qui était tellement indigné de lui-même, qu'en proférant les menaces les plus atroces contre les saints Hassan et Husseyn, il pleurait au point de pouvoir à peine parler, ce qui portait à son comble l'émotion de la foule. Je ne sais si ces gens-là traitent une œuvre d'après les principes de Longin et autres critiques, mais il n'est pas possible de nier qu'ils produisent sur le public des effets dont nos plus beaux chefs-d'œuvre tragiques n'approchent pas. C'est le théâtre compris un peu à la manière des anciens Grecs.
Nous avons l'honneur, nous autres Français, de jouer un très-beau rôle dans la représentation de la mort des Imans, fils d'Aly. Un ambassadeur du roi Jean (quel roi Jean[7]? C'est ce qu'il n'est pas très-facile d'expliquer) se trouvait à la cour du calife Yézyd quand on lui annonça la famille sainte faite prisonnière à Kerbela. Il chercha à émouvoir le tyran en faveur de ces femmes et de ces enfants. N'ayant pu y réussir, et transporté d'indignation et de douleur, il se déclara musulman et schyyte et fut martyrisé.
J'ai parlé ailleurs des farces, ou saynètes. Je n'y reviendrai donc pas.