Épilogue. — Le Démavend. — L'enfant qui cherche un trésor.

J'ai passé quatre mois campé dans le désert au pied du volcan du Démavend. Nos tentes s'appuyaient à la jolie rivière de Lâr. Un tapis de hautes herbes et de fleurs agrestes s'étendait sous nos pieds. Des pics élancés touchaient le ciel de toutes parts. Nous n'avions d'autres visiteurs dans cette solitude profonde que des nomades qui, de temps en temps, passaient près de nous, dressaient leurs camps loin du nôtre et demeuraient là une ou deux semaines. Un jour des Alavends, tribu turque, vinrent planter trois ou quatre de leurs tentes noires de l'autre côté du ruisseau. Tandis que les hommes allaient chasser et que les femmes s'occupaient des travaux domestiques, un enfant de dix à douze ans, maigre, noirci par le soleil, à demi nu, ayant la figure la plus intéressante et la plus triste, s'approchait de la rive opposée à la nôtre. Il ne nous regardait pas, et tous les jours il revenait de même et ne nous regarda jamais. Il ramassait des pierres sur le bord, les tenait dans la main, et les considérait avec attention, puis les rejetait dans l'eau loin de lui. Quelquefois il examinait plus longtemps un de ces cailloux et, le mettant à part, il reprenait son travail et continuait à chercher. Le soleil torride, la pluie, le vent, le froid, rien ne le chassait, rien n'arrêtait son ardeur fiévreuse, et tant que le jour durait il ne se reposait pas. Il n'aurait pas cessé même la nuit, si une femme, sa mère sans doute, ou si son père n'était venu le chercher. On l'emmenait avec un peu de contrainte et il suivait à regret. Ce petit infortuné avait été frappé du soleil, et il avait perdu la raison; cet accident arrive fréquemment chez les nomades. Il ne songeait plus qu'à chercher un trésor de la nature duquel il ne pouvait rendre compte, mais pour lequel il oubliait tout ce qui au monde est réel.

Le Démavend.—Dessin de M. Jules Laurens.

J'oserai dire que cet enfant me représente un peu le génie dominant de l'Asie; dès l'aurore des âges, moins occupé de la vie positive et des choses matérielles que d'obéir à un élan qui le pousse d'une force merveilleuse vers l'inconnu. Il a sans doute ramassé dans le cours des ruisseaux bien des cailloux sans valeur, quelques-uns par hasard d'une merveilleuse beauté, mais plus souvent encore il a ramassé des monceaux de pierres auxquels il sentait qu'il ne devait pas s'attacher. Il a persévéré toujours, et toujours il persévère, et c'est là une puissance dont le reste du monde devrait être reconnaissant, puisqu'il lui doit, en somme, tout ce qu'il possède et a possédé jamais du haut domaine intellectuel[8],

Cte A. de Gobineau.

GRAVURES.