J'aime mieux ne pas m'arrêter sur les côtés pénibles de la politique en cette terre où elle porte et a surtout porté jadis les fruits les moins savoureux.... Aussi bien il n'y a pas qu'aux Indes où les pratiques électorales soient répréhensibles et pernicieuses. On sait en France, telles et telles villes, où les électeurs semblent s'inspirer ce qui se passe autour des urnes du chef-lieu de nos possessions indiennes....
Le côté burlesque de la situation consiste dans la répercussion des opinions politiques sur les relations que les Européens établis à Pondichéry peuvent avoir entre eux. J'en rapporte des souvenirs curieux, que je ne résiste pas au désir de citer:
Un fonctionnaire, nouvellement débarqué dans la colonie, fait une visite à M. A...; mais, tombant malade le lendemain, ne peut en faire une à M. B.... Il est considéré tout de suite par ce dernier comme appartenant à un clan qui lui est hostile, et mis au rancart; on se méfie de lui. Un autre fonctionnaire, ayant été vu le même jour causant avec deux habitants d'une politique opposée, est jugé par les deux comme un personnage problématique, qu'on fera bien d'éviter.
Du côté des dames, la jalousie se base sur les arguments les plus futiles, les prétextes les plus saugrenus, complétés par des commérages dont on n'a pas d'idée. Une dame de Pondichéry m'a raconté qu'elle était considérée comme ne pouvant tenir son rang, attendu que, au lieu de se payer un pousse-pousse (coût: 20 centimes), elle était allée faire à pied, une course distante de 100 mètres. Il paraît qu'une femme qui se respecte ne peut marcher, dans ce pays-là!
Un déplacement à Karikal et à Mahé, relativement peu éloignées de Pondichéry, n'a pu me sourire. Par contre, m'étant trouvé à Calcutta quelque temps avant de me rendre dans le sud de l'Inde, j'ai voulu faire une excursion à Chandernagor, distante d'une heure seulement en chemin de fer de la capitale des possessions anglaises. Chandernagor, bâtie sur la rive droite de l'Hougly, au fond d'une baie pittoresque, rappelle les plus beaux temps de la domination française dans l'Inde. Elle a vu, pendant toute la première moitié du XVIIIe siècle, les navires ancrés par centaines devant ses quais; c'était là que se faisait tout le commerce du Bengale. Elle a vu sa prospérité disparaître par la création et le grand développement de Calcutta. Mais c'est encore une ville assez imposante et coquette, aux rues spacieuses et bien alignées, aux maisons élégantes. Plusieurs ruines de palais et de temples attestent son ancienne splendeur. Le territoire n'en est pas bien grand, ne mesurant que 6 kilomètres dans sa plus grande longueur, sur 2 kilomètres de largeur, et n'offrant qu'une superficie de 1000 hectares. Le climat, à raison des étangs et des bois qui entourent la ville, est plus frais que celui des pays environnants, mais la température y est beaucoup plus variable et bien plus fraîche qu'à Pondichéry, quoiqu'on mai elle atteigne très fréquemment une chaleur de 40 à 45 degrés.
Il n'existe pour ainsi dire pas de culture à Chandernagor, le territoire étant tellement restreint qu'aucune tentative sérieuse ne pourrait y être faite, mais la politique a pu s'y infiltrer comme à Pondichéry, et est le sujet principal de toutes les conversations.
J'y passai deux journées charmantes, chez l'aimable administrateur M. Bertrand, et sa gracieuse femme, et me plus aux promenades délicieuses qu'offre le bord de la rivière à l'air pur et vivifiant.
On peut discuter la solidité de la domination anglaise dans l'Inde. Les Anglais, vraisemblablement, n'y ont pas pris racine; suivant une expression populaire: «L'Anglais et l'Hindou s'associent comme l'huile et l'eau», c'est-à-dire qu'ils ne s'associent pas du tout. Les Hindous reprochent aux Anglais de dévorer leur substance «comme les chenilles épuisent la sève des arbres». Les Anglais, d'ailleurs, ne se font point illusion sur les sentiments qu'ils inspirent aux Hindous: «Les plus intelligents des indigènes, écrit un voyageur anglais, reconnaissent les bienfaits de notre gouvernement; mais la masse aime mieux être mal gouvernée par les chefs, que même bien par nous».
Il semble que l'influence française ait pénétré plus intimement les trop peu nombreuses populations que nous ont laissées les anciens traités. Je ne peux résister à la tentation de citer quelques lignes consacrées par Pierre Loti aux paysans des environs de Mahé (et qui pourraient s'appliquer à tous les Hindous peuplant les territoires français), parce qu'elles traduisent admirablement les sentiments de l'indigène à notre égard: «Ils disent bonjour en français, comme les paysans de chez nous, ayant l'air fier d'être restés des nôtres; on voit qu'ils ont envie de s'arrêter et de causer; ceux qui savent un peu notre langue sourient et engagent la conservation, disant: «Nos matelots, ... nos soldats». Oui, on est bien en France, ici. Alors, je me rappelle, une fois, au tribunal de Saïgon, un de ces Indiens, accusé de je ne sais plus quel méfait, répondant à un magistrat corse qui le traite de sauvage: «Nous étions Français deux cents ans avant vous[1]».
G. Verschuur.