Dal. — Le livre des étrangers. — L'église d'Hitterdal. — L'ivresse en Norvége. — Le châtelain aubergiste. — Les lacs Sillegjord et Bandak. — Le ravin des Corbeaux.
À Dal, Ole Torgensen et la charmante Aasta, sa fille, nous attendaient. Pendant qu'on prépare le dîner, fort passable pour un dîner de Norvége, nous engageons avec le maître de céans une conversation en norvégien; le livre des étrangers en fait les frais; mille et un insulaires y ont inscrit leurs réflexions en prose et en vers; dans un espace de trente ans nous ne voyons que deux noms français, M. le comte de R. et M. C., de Cherbourg. Tous les voyageurs n'ont qu'une voix sur la fille du logis, type télémarkien des plus gracieux, visage avenant, toujours prêt à rire, costume reluisant des mille bijoux montagnards, longues tresses emprisonnées dans le petit châle roulé qui fait la coiffure du pays, et, pour compléter la description, pipe en racine de bouleau fumée le plus naturellement du monde. Elle nous vend quelques ceintures chargées de cuivre, puis nous apporte un coffret de bois d'où elle tire une cinquantaine de bijoux d'argent d'un travail rare. C'est l'hiver que les paysans découpent ces jolies choses dans l'argent de Kongsberg. Chacun, même le mendiant, a sa broche et ses boutons de filigrane. Les bijoux d'Aasta nous tentent: «Combien en voulez-vous?—Je ne veux pas te les vendre, monsieur.—Seulement ces boutons.—Ce sont des boutons de femme, ils ne t'iraient pas, monsieur, et puis c'est ma parure de fiancée, je la mets le dimanche pour aller à Mœlkirke, je ne voudrais pas m'en priver, c'est si long à faire.»
..........
Cependant le gigh et le cheval attendaient à la porte. Nous quittons Dal après de vigoureuses poignées de main à Ole Torgensen et à sa charmante fille. Vers minuit nous étions à Mœl; nos lits de feuillage de bouleau nous attendaient dans la barque, et par une nuit magnifique nous traversions le Tinn.
À quatre heures du matin un choc violent nous réveille; c'est la barque qui donne contre un sapin à Tinoset. Nos carrioles étaient là, et après une toilette sommaire dans l'eau du lac, nous roulions sur la route d'Hitterdal.
Arrivés à Bamble nous devions faire une pointe sur l'église d'Hitterdal, un des rares monuments de bois du treizième siècle qui subsistent encore en Norvége. Hitterdalkirke est à deux ou trois lieues de Bamble.
Un peu plus loin est Lysthuus, affreuse posada où l'eau même est inconnue et où l'on nous fait payer 3 francs, quatre œufs, seul comestible de l'endroit. Une note adressée au bailli (qui tous les huit jours visite le livre de poste) est la seule punition que l'étranger puisse infliger à ce chantage indigène. En repassant devant l'église d'Hitterdal nous nous arrêtons pour la visiter (voy. p. [75]). C'est une sorte de pyramide de bois à cinq ou six toits superposés comme ceux d'une pagode. Les murs sont revêtus de tuiles de bois en forme d'écailles de poisson, et les toits couverts de petites planches sculptées. Une galerie couverte règne tout autour de l'église pour abriter le peuple. Un porche sculpté est à l'entrée du cimetière, et de l'autre côté de la route le clocher en bois à jour se détache sur les arbres du prœstegjeld[8]. L'intérieur de l'église vient d'être sottement restauré à la luthérienne. Un vernis uniforme a remplacé la fresque naïve et de bons bancs confortables ont été substitués aux anciennes boiseries sculptées; seule la croix byzantine de l'autel en argent doré et la chaire du curé ornée des signes du zodiaque ont échappé au vandalisme local.
Mais l'extérieur est parfaitement conservé et surprend par son étrangeté. En somme, c'est avec la fameuse crypte de Sanct Mikaêl, sur le Nordfjord, près de Skien, le monument le plus ancien de l'architecture catholique dans ces pays.
De retour à Bamble, où nous faisons reposer les chevaux, un vieil ivrogne endimanché vient nous prononcer un discours interminable. Rien de triste comme l'ivresse en Norvége, ivresse due à la bière et au brandevin. Après une surexcitation d'un moment, elle rend les gens presque idiots: et là, loin d'exciter le dégoût, les gens ivres ont l'air d'être les bienvenus. Les enfants vont les agacer et jouer avec eux; les bonnes gens sourient aux refrains grivois qu'ils fredonnent, et n'était la loi qui depuis quelques années punit de peines corporelles cet odieux vice, on verrait se reproduire en Norvége les tristes scènes du dimanche en Suède.
Le paysan est lourd et inintelligent. On pourrait lui appliquer un dicton propre aux habitants d'une certaine province de France: Habit de velours, ventre de son. Rien en effet n'est curieux comme le contraste de ces habits brodés, soutachés, couverts d'oripeaux, et cette nourriture grossière qui a fait donner au Télémark le surnom de Pays du lait caillé.