Après le pont, jeté sur la chute, commence le sentier spécial du Rjukan, sorte d'escalier fort roide qui grimpe sur des roches branlantes. On dit qu'en général les chevaux passent parla, ce qui peut paraître paradoxal, mais ce qui n'a rien que d'ordinaire pour quiconque a vu descendre à des bêtes de somme les dix-huit cents marches de l'escalier de Vöring foss dans le Hardanger.
Pour le moment, c'est à pied que nous escaladons les marches naturelles qui, de roches en roches, nous mènent en trois quarts d'heure en vue de la chute qu'on aperçoit à travers les arbres.
Mais pour jouir de toute la grandeur du spectacle, il faut aller un peu plus loin et suivre, le long de la paroi presque polie de la montagne, une sorte de cran à peine accessible, véritable casse-cou, célèbre sous le nom de Maristien (passe de Marie).
Toute une légende se rattache à ce lieu: au temps jadis, on dit que le sentier fut découvert par la belle Marie de Vestfjordal: c'est par là qu'à l'insu des siens elle allait retrouver dans le fjeld, au bord du Mjös, Ejstein Halfoordsen son amant; mais un jour tout fut découvert, et Ejstein obligé de fuir la vengeance du père de Marie.
Les années s'écoulèrent, et le vieillard mourut. Désormais libre, Marie rappela l'exilé, qui, pour abréger la distance, voulut descendre dans la vallée par le sentier de sa bien-aimée, Marie l'attendait de l'autre côté du Rjukan: à la vue de son amant, elle pousse un cri joyeux; il veut s'élancer dans ses bras, le pied lui manque et le Rjukan renferme sur lui son abîme d'écume.
Marie devint folle; et depuis on la vit tous les jours errer le long de la passe fatale; et là, penchée sur le gouffre, elle semblait entretenir avec son amant invisible une douce conversation. Ses cheveux blanchirent: elle devint une vieille femme, et cependant jusqu'à sa mort elle ne cessa d'errer comme une ombre blanche sur les rives du Rjukan.
Est-ce elle que, dans les pâles et brumeuses journées d'hiver, les paysans du Westfjordal voient encore se découper vaguement dans les nuages de la chute? on ne sait: toujours est-il que Maristien est un lieu célèbre, et tout bon touriste doit accomplir le périlleux pèlerinage, au risque de faire comme Ejstein. Du reste, au milieu du sentier, un gros bouleau, fortement enlacé par ses puissantes racines aux roches environnantes, permet de faire halte et d'admirer la chute, qu'on domine d'une hauteur énorme.
Qu'on se figure une immense muraille de granit à parois presque surplombantes, de dix-huit cents pieds de haut. C'est la fin de la rive droite du Westfjordal. La rive gauche suit quelque temps, quoiqu'à une moindre hauteur, cette muraille immense, puis tout à coup s'élève et en même temps se creuse pour former comme deux puits énormes dont la section serait deux demi-cercles. Le premier sert comme d'antichambre à la chute: il est évident que c'est elle qui autrefois l'a creusé, mais que, dévorant toujours la roche, elle a fini par quitter cet espace vide pour se retirer en arrière et en creuser un autre. Celui-ci, elle le remplit tout entier de la masse énorme de ses eaux, des nuages de vapeur d'écume qui remontent jusqu'au niveau même du fjeld, et aussi du tumulte des rapides, qui s'élancent du gouffre pour former le large ruban d'écume qui sillonne les sapins de la vallée. J'ai dit tumulte, l'expression est inexacte; ce n'est pas un véritable tumulte, mais plutôt un bruit régulier que fait entendre le Rjukan. Il se produit six coups distincts suivi d'un septième plus fort qui fait rebondir la chute tout entière jusqu'à mi-chemin de sa hauteur, comme si les eaux remplissaient quelque caverne énorme, et qu'à un instant donné, comprimées à l'intérieur, elles s'échappassent avec fracas.
En somme, le Rjukand, la reine des chutes du Nord, n'est point au-dessous de sa réputation. Le volume de ses eaux, un lac tout entier, la hauteur d'où elles se précipitent, neuf cents pieds, et surtout le site étrange qui l'encadrent, offrent un de ces spectacles qu'il est impossible de dépeindre et qu'on n'oublie jamais.
Du bouleau où nous étions accrochés, après une vaine tentative pour pousser plus loin, nous redescendons vers un rocher inférieur qui surplombe la chute et d'où l'on est censé voir le gouffre. À gauche, un petit sentier, frayé par les chèvres, mène on ne sait où, «à la mort» dit notre guide. Le mieux pour des gens que le sort d'Ejstein ne tente point est de revenir sur ses pas. Le retour du Rjukan est plus agréable que l'aller; l'espérance du gîte, la fraîcheur de la soirée et la sensation agréable de la descente, abrègent le chemin.