Le long de la route défilent devant vos yeux les paysages les plus splendides, les coins les plus sauvages et les plus retirés du Sogn. Autrefois, pour faire le chemin qu'il vous fait parcourir en deux jours, il eût fallu toute une semaine. À chaque station où il s'arrête, des familles de paysans du Sogn, dans leurs habits de fête, montent à bord; chevaux et vaches suivent sans plus d'embarras. L'étonnement de ces bonnes gens, à la vue des splendeurs du paquebot que beaucoup voient pour la première fois, est indescriptible.
Route de Stalheim.—Dessin de Doré d'après M. Riant.
Le fait est qu'un ethnographe érudit pourrait faire sur les paysans du Sogn de curieuses études. Il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance qui existe entre les plus beaux types anglais et normands et les types si purs du Sogn. Je dis anglais, je me trompe; je ne devrais parler que des familles anglaises où l'aristocratie a conservé la pureté de la race conquérante; plus d'une paysanne du Sogn porte la tête haute et fière comme les pairesses d'outre-Manche. Yeux d'un bleu profond, profils olympiens, tailles imposantes, rien ne manque à la ressemblance. Tous ces gens-là sont, à un degré antique, cousins[10] des membres de la haute chambre.... et ils le savent. Ils parlent de leur Ganger Rolf (Rollon de Normandie) comme s'il s'agissait d'un personnage d'hier; les pirateries de ses collègues deviennent de splendides conquêtes, et tout cela est raconté dans les veillées, célébré dans les chansons comme le siège de Troie chez les Grecs. On s'explique alors la fierté de ces laboureurs, de ces pêcheurs, qui n'ont pas voulu de nobles dans leur jeune constitution, par ce qu'étant tous de la même race, ils remontaient tous aux mêmes héros, à ces contemporains d'Odin, grands guerriers, grands tueurs, peut-être grands mangeurs de chair humaine.
Les temps et les hommes se sont adoucis, mais la race sous l'administration danoise, a changé et d'allures et de but; de son glorieux passé, il ne lui reste plus que ses saga (traditions), sa fierté, qui fait du peuple norvégien la démocratie la plus aristocratique du monde, et certains goûts de vagabondage maritime qui portent les petits clippers du Sogn à caboter plutôt dans la Méditerranée ou en Amérique que dans la mer du Nord.
Le matin nous avions pénétré au fond d'Aardalsfjord: des chutes immenses, de petites cabanes perdues dans les crevasses des falaises, une mer verte comme l'émeraude, de longues vallées terminées par des pentes neigeuses, que faut-il de plus pour faire trouver le temps trop court même sur le pont d'un bateau à vapeur? À midi nous étions au pied des glaciers du Justedal, devant la coquette église de Lyster. C'est là qu'aboutit un sentier presque fameux, qui vient de Lom et de Lourdal en Gudbrandsdal; les excursions annuelles de messieurs les étudiants de l'Université de Christiania l'ont illustré; les princes de Suède même en ont fait le but de plus d'une excursion. Pour venir de Lom à pied, il faut traverser des plateaux neigeux de quarante lieues de large, sans une habitation, sans un arbre; le vent souffle, les guides perdent leur chemin et croient voir ça et là les traces des génies courroucés du fjeld; il faut aller de marais en marais; de précipices en précipices; enfin l'on arrive (car les nuits sont courtes et le flatbrod (pain plat, galette) national soutient les estomacs des jeunes Norvégiens), mais on arrive épuisé, mouillé et crotté de la tête aux pieds, comme les deux intéressantes casquettes à gland qui montent en ce moment sur le pont du Framnæs. Lyster n'est pas la seule église de ce fjord. À côté est celle d'Urnæs, qu'une savante publication allemande a jugée digne d'être comparée aux églises de Hitterdal et de Borgund; le fait est que l'intérieur de l'église d'Urnæs a encore été respecté et ne serait point sans intérêt pour l'archéologue et pour le peintre; mais l'extérieur n'a pas eu pour architecte l'homme de goût ignoré, le paysan de génie qui a dessiné les clochetons d'Hitterdal et les sculptures de Borgund.
Au retour, nous touchons de nouveau à Lærdal; nos carrioles, hissées à bord, seront confiées à l'honnêteté des passagers; une lettre envoyée d'avance à Bergen préviendra l'aubergiste de leur arrivée solitaire; nous les retrouverons dans la remise sans que rien manque à nos provisions, abandonnées à la bonne foi publique. Quel est le pays où l'on pourrait en faire autant.