Le Vöringfoss.—Dessin de Doré d'après M. Riant.
Pour nous, légers de bagage, nous laisserons le Framnæs retrouver Bergen par mer, pour nous enfoncer de nouveau dans les montagnes à la recherche des sites du Hardanger et de la cataracte du Vöring.
Le steamer, qui a intérêt à emmener avec soi tous les passagers, se garde bien de les conduire à l'entrée de la route qui mène par terre du Sogn au Hardanger; il laisse le voyageur au fond d'un fjord voisin, à Underdal, misérable hameau, où nous trouvons au bout d'une heure une barque et deux rameurs. Une famille norvégienne, qui se promène dans le Sogn, navigue de conserve dans une autre barque. La mer est devenue calme, l'eau est de ce beau vert émeraude qu'on ne trouve que dans le Nord. Le long des falaises géantes du fjord roulent des chutes sans nom qui seraient célèbres ailleurs. Tout au haut du fjeld, si haut que l'œil a peine à y arriver, apparaissent quelques sæters (chalets) suspendus à quatre mille pieds au-dessus de la mer. On dit qu'en hiver de terribles avalanches roulent le long de ces pentes abruptes pour se perdre en sifflant dans les profondeurs du fjord et que plus d'une barque a été victime de leur énorme chute.
Le Næröfjord est de tous les bras du Sogn le plus étroit et celui où les falaises atteignent le plus de hauteur. La barque légère qui file entre ces murailles de granit doit faire du haut des nuages l'effet d'une fourmi parcourant le fond d'une tranchée de drainage. Le site sauvage au milieu duquel est assise l'église de Bakke et les portes de Gudvangen, à l'extrémité même du fjord, atteignent même ce caractère de sublime que le crayon rend mieux que toutes les descriptions.
À Gudvangen même la mer n'est pas large comme la Seine. Sur un des bords sont bâties une douzaine de maisons qui forment le village; en face, le long de la montagne, se précipite la plus haute chute d'Europe, celle de Keel, qui d'un seul jet tombe du plateau supérieur (1000 mètres) sur un rocher d'où elle s'éparpille en écumant dans la mer.
Gudvangen était encombre de voyageurs. La «madame»[11] qui dirigeait leur installation, ahurie par cette affluence inaccoutumée, ne savait auquel entendre; vers le soir elle finit par nous octroyer une tasse de thé, un matelas et un réduit quelconque pour retendre.
Le lendemain, deux stolekjærre (charrettes à siège) nous attendaient à la porte. Quand on n'a plus de carrioles, le maître de poste est tenu de vous fournir avec le cheval une lourde machine, composée d'une charrette à deux roues, avec un siège étroit suspendu par un ressort en bois sur le cadre même du véhicule. Le fond est destiné à vos bagages, le siège à votre propre personne qui y occupe la position du monde la plus triste et la plus resserrée. À chaque relai, on change de stolekjærre; ce n'est qu'une diversion au supplice; quelquefois une aristocratique courroie remplace le ressort de bois; on jouit alors de la dernière expression du confortable.
En sortant de Gudvangen nous roulions dans la vallée de Nærödal, arrosée par un large torrent d'un vert limpide; à l'extrémité de la vallée, qui n'a pas deux lieues de long, les falaises se rapprochent. Le torrent de Nærödal est formé par deux énormes chutes qu'on ne voit point encore, cachées qu'elles sont dans les replis symétriques de la montagne; une pente abrupte, une sorte de dos d'âne escarpé les sépare. C'est là-dessus que la route monte en lacet et de telle sorte qu'à chaque tournant on domine ou la chute de droite ou la chute de gauche, enfermées dans le puits naturel au fond duquel elles tombent d'une hauteur immense (voy. p. [88]).
À chaque tournant, les ingénieurs qui ont fait en maçonnerie cet admirable travail, ont posé des bancs de bois. C'est la dernière recherche de la civilisation dans le site le plus sauvage et le plus désert qu'il soit possible d'imaginer. Ce travail (Stalheimskleven) est analogue à l'hélice de Vindhellen, moins saisissant de hardiesse, plus pittoresque peut-être à cause des deux chutes qui attirent à chaque instant le regard et qu'on finit, au haut de la montée, par embrasser d'un même coup d'œil avec la vallée entière qui fuit jusqu'à la mer.
Vosse-Vangen. — Le Vöringfoss. — Le Hardangerfjord.