Une fois hors du bassin du Sogn, l'aspect du paysage et des gens eux-mêmes change. Le pays, dès qu'on, a dépassé le lac Vinje et ses maisons aux toits empanachés d'arbustes, paraît plus fertile; d'immenses fermes se succèdent; on fait les foins dans des prairies qui s'étendent à perte de vue vers le sud. À droite et à gauche les montagnes ne sont plus que des croupes boisées, sillonnées d'énormes torrents. Quant aux costumes, ils changent aussi. Nous sommes dans la paroisse de Vangen et dans le district de Hardanger.

Vers midi nous arrivons à Vosse-Vangen; encore une petite ville toute neuve, bâtie, chose rare, au pied de son église (et non pas à deux ou trois kilomètres plus loin, comme c'est le plus fréquent). Vosse, au bord d'un lac, dans un pays fertile, à portée des excursions les plus vantées de l'évêché, est un séjour de prédilection pour les touristes; un hôtel, un vrai hôtel, y étale son enseigne. Vosse est propre; nous croisons une noce et nous profitons de la circonstance pour voir l'église, ancienne, assez curieuse, et assister aux apprêts de la cérémonie. La mariée, ruisselante de bijoux et d'ornements, est toute jeune; les gens de la noce sont endimanchés à qui mieux mieux. Du reste, là, comme partout, les vieux usages, les vieilles chansons, toutes les cérémonies graves ou burlesques qui entouraient de temps immémorial l'union des époux, tendent à disparaître, et j'ai peur que bientôt la présentation anglicane au ministre ne remplace les rites joyeux contemporains d'Odin.

J'oubliais d'ajouter à l'éloge de Vosse, que la pêche y est très-abondante, et plus facile peut-être que dans les district du Nordland, où l'autorité locale abuse de la loi pour pressurer les étrangers.

C'est de Vosse qu'il est le plus facile d'atteindre le Hardanger, cette immense artère qui pénètre de cent cinquante kilomètres dans les terres et n'est desservie par aucun steamer; pas une route, pas un chemin de traverse n'y aboutit; c'est en barque qu'il faut y voyager si l'on veut ou y entrer ou en sortir, et encore pour cela il faut gagner Bergen et arriver au fjord par son embouchure.

Mais si Ton veut visiter les fonds mêmes du Hardanger, les chutes d'Odde, le Vöringfoss, les glaciers de Justedal, force est de passer à cheval les montagnes qui bordent la côte septentrionale du Hardanger.

En conséquence, après deux heures passées à Vosse nous tournions le dos à la grande route pour prendre une sorte de traverse qui unit le lac Vangen au lac Graven. Au bout de deux milles, franchis en pleine forêt, on débouche sur une vallée fertile; une ferme considérable est bâtie au bord d'un torrent endigué sur ses deux rives; des scieries, des moulins sont joints aux bâtiments du Gaard; c'est tout un village; un quart d'heure après, par un de ces contrastes si fréquents en Norvége, le site devient sauvage, une vallée aride, encombrée d'un chaos de rochers, s'ouvre à l'ouest avec des vues lointaines sur le Hardanger, la route descend à pic au fond du précipice et traverse le torrent sur un pont de pierre, jeté en face d'une chute énorme (Haltingfoss). Le paysage vaudrait à lui seul l'excursion. Du reste, une lieue plus loin, apparaît la maison blanche de Vasenden au bord du Gravensvand, petit bassin d'une lieue de large, entouré de collines verdoyantes; l'église de Graven et une sorte de maison bourgeoise, entourée d'un parc d'étables, sont de l'autre côté; une barque nous y dépose et nous attendons deux heures qu'on ait amené les chevaux de selle et le cheval de bagage (klövhest), qui doivent nous conduire jusqu'à Ulvig sur le Hardanger.

En Norvége les excursions équestres sont toujours à redouter; les chevaux, petits, fort gros, ont l'allure incommode et lente; ils ne vont qu'au pas, pour cette bonne raison, que les guides suivent à pied sans vouloir hâter leur allure tout à fait placide. Je ne parle point des selles qui ne tiennent qu'à grand renfort de ficelles et de bouts de cuir. Quant au klövhest, il porte deux espèces de bâts en corde d'écorce de bouleau, on met dessus les menus paquets et les couvertures de voyage, puis d'autres cordes viennent ficeler le tout et l'on pousse la bête, qui va toute seule, passant les torrents, se tirant des marais comme elle peut, n'ayant pour toute aide que son instinct et la sûreté extrême de son pied.

Enfin nous quittons Graven en songeant à l'histoire d'Halgrim et d'Hildegunda, qui, au temps de la peste noire, se trouvèrent seuls au monde dans ce petit coin de montagnes; le fléau n'avait épargné qu'eux. Halgrim, venant d'Ulvik, trouva Hildegunda folle de frayeur au milieu des cadavres des siens. «Ils se crurent le dernier homme et la dernière femme, dit la légende, s'épousèrent devant l'autel de Graven, et d'eux descendent tous les gens de par là.»

Le trajet de Graven à Ulvik prend quatre ou cinq heures à cheval; quand on a gravi la montagne et traversé un fjeld assez long, on descend vers le Hardanger au milieu d'un pays fertile, coupé de prairies et de grands massifs de chênes, de frênes et de pins.

Au bord de la mer, des fermes entourées de vergers en plein rapport, de grandes pommeraies, des prairies d'un vert luxuriant, indiquent un sol beaucoup plus riche que celui du Sogn. En général, le Hardanger, qui étend ses étroits replis jusque sous les montagnes du même nom, n'a point le même caractère que le Sogn; entouré de falaises moins hautes, il offre une foule de petits ports perdus dans les arbres, de maisons de pêcheurs cachées au fond des criques.