Shanghaï, qui signifie «près de la mer», est une ville très ancienne, puisqu'elle est mentionnée déjà en 249 avant Jésus-Christ, et qu'elle fut le siège, il y a deux mille ans, d'une importante industrie cotonnière. Au XIe siècle, un bureau de douanes y fut établi; et elle devint cité de troisième ordre (hsinn) au XIVe siècle.

C'est aujourd'hui la ville principale de la province de Kiang-sou, le plus au nord des cinq grands ports chinois ouverts au commerce européen par le traité de Nan-king. Elle est située sur une vaste plaine basse, au sol alluvial très riche, à 22 kilomètres du nouveau port à traité Woo-sung (prononcez Ou-soung), à l'estuaire du Yang-tsé, sur le Ouang-pô, au point où la petite rivière de Sou-tchéou se jette dans ce dernier. Les collines les plus rapprochées de la ville, qui n'ont qu'une centaine de mètres de hauteur, sont à plus de 50 kilomètres à l'ouest.

Elle est partagée en trois parties distinctes, dont deux régies chacune par une municipalité spéciale d'après des règlements datant déjà de loin, la concession internationale et la concession française; la troisième est formée par la cité chinoise, dans le gouvernement de laquelle les puissances étrangères n'ont rien à voir.

Nominalement, le terrain des concessions appartient toujours à l'empereur de Chine, mais il est donné à perpétuité, moyennant 1 500 sapèques—la monnaie de cuivre courante, percée d'un trou carré dont il faut plus de 800 pour un dollar de 2 francs environ,—ce qui équivaut à un dollar et demi, par mow (1/6e d'acre), mesure locale de surface pour les terrains.

À Woo-sung, à l'embouchure du Yang-tsé, où arrivent les courriers et où stationnent les grands navires que leur tirant d'eau empêche de remonter jusqu'à Shanghaï, on ne voit que les forts chinois aujourd'hui démantelés, quelques constructions et des jonques. Des chaloupes à vapeur, que possèdent toutes les compagnies, apportent dépêches et voyageurs à l'arrivée, et les emmènent au départ. Tout le long de ce trajet d'une heure et demie, ce ne sont, sur les rives du grand fleuve, à côté de terres incultes, inondées, qu'entrepôts, fabriques, ateliers de construction, dépôts de toutes sortes, de plus en plus denses et importants au fur et à mesure qu'on se rapproche de la métropole. Le panorama de la ville, de ce côté, a un aspect très européen et s'étend sur un grand espace, puisque les quais, tout le long de l'enfoncement que fait la rivière à ce point, ont 8 kilomètres 1/2 de développement, y compris les quais chinois.

Nous débarquons à l'appontement réservé des Messageries Maritimes, sur le quai de France, le quai de notre concession: l'horizon n'a rien de chinois, et, n'était la population, sur ce quai très large, ombragé, très beau, avec, en face, sur une ligne, les jolies constructions de la banque de l'Indo-Chine, de l'hôtel des Messageries Maritimes, du Consulat général de France, on pourrait se croire tout aussi bien arrivé dans n'importe quel grand port européen. Mais voici l'illusion qui cesse au passage d'un de ces véhicules, si nombreux dans le pays, si utiles, servant à la fois de moyen de transport pour les marchandises et d'omnibus pour les indigènes, qui portent le nom barbare anglais de wheel-barrow, et que nous appelons tout simplement des brouettes.

Ce curieux véhicule est purement chinois. C'est une roue, sur laquelle sont établis deux bancs séparés par un intervalle formant dossier. De très lourds colis peuvent se transporter au moyen de cet instrument, qui est aussi l'omnibus du pauvre, coûtant seulement quelques centimes, mais qui ne fait que «du deux» à l'heure. Quittons le quai à l'entrée de la rue principale de notre concession, rue du Consulat, encombrée à ce moment de rickschwâs, l'agréable voiturette de tout l'Extrême-Orient, la plus belle invention japonaise. L'illusion peut durer quelque temps avec la belle construction de notre Consulat général à droite, et de fort belles bâtisses en briques à gauche, pendant 250 mètres environ, jusqu'à la rue Montauban, où s'élèvent un hôtel français et notre bureau de poste. Mais après, l'aspect est bien chinois, grâce aux petites maisons de bois qui s'élèvent en un mois et brûlent comme des allumettes, aux boutiques côte à côte, à l'irrégularité du sol et au grouillement de sa population; et le voyageur qui, ayant débarqué sur le quai de l'autre concession, à voies larges, à l'aspect européen qui se dégage des confortables constructions, de la régularité et de la propreté des rues, passerait en voiture sur la nôtre, la pourrait reconnaître aux seuls cahots de son véhicule. Cette rue du Consulat, notre principale artère, d'un bout à l'autre, sur une longueur de 1 kilomètre et quelques centaines de mètres (1 kil. 400), est tout le long de l'année en travail d'empierrage. Mais poursuivons. Vers le milieu de la rue, la Municipalité française a une belle prestance avec son jardin que domine la statue de bronze de l'amiral Protet, tué à l'attaque de Nan-yao, le 17 mai 1862. Plus loin, nous rencontrons le plus important de nos quatre postes de police, celui de l'Ouest,—un grand monument de pierre, avec cour d'entrée et cour centrale, constituant aussi un poste militaire, placé au bord des limites de l'ancienne concession. Au delà, après le canal à boue noire, puant, c'est la nouvelle acquisition française qui date de 1899, de 1 kilomètre de large sur autant de longueur, hier couverte de terrains vagues, de broussailles dans lesquelles se délectaient les fervents de la chasse, aujourd'hui tracée de longues voies qui, si elles sont pour la plupart désertes, se piquent ici et là de constructions et présenteront bientôt l'aspect d'une ville.

PLAN DE SHANGHAÏ.