Si nous regardons la carte, nous voyons que notre concession française s'étend sur le Ouang-pô et autour de la cité chinoise pour une bonne partie, sur une longueur maxima en ligne droite de 2 kil. 450 mètres, de la rivière à l'extrémité de la rue Si-kiang, et une largeur maxima de 900 mètres à la hauteur de cette dernière. Les quais ont cependant un développement un peu plus grand, de près de 1 200 mètres. Au nord, elle est bordée par la concession internationale. Entre celle-ci et la cité, à sa partie la plus étroite, on ne trouve pas plus de 225 mètres. La surface entière est divisée en 725 lots cadastraux et bordée entièrement par des canaux qui suivent le cours des marées, et sont ainsi à sec une partie de la journée, montrant une boue noire, désagréablement odorante, berceau de nuées de moustiques, en été, et de quelques fièvres légères.

SHANGHAÏ EST SILLONNÉE DE CANAUX QUI, À MARÉE BASSE, MONTRENT UNE BOUE NOIRE ET MAL ODORANTE.—PHOTOGRAPHIE DE Mlle HÉLÈNE DE HARVEN.

À l'extrémité sud-ouest s'étend le camp de Kou-ka-za, propriété municipale qui ne tient pas, je ne sais pourquoi, au territoire concédé. La rue de Si-kiang, appelée plus communément «route du Camp», se continue, sur territoire chinois, par une route dénommée avenue Paul-Brunat, du nom d'un négociant, président du Conseil municipal. La route qui part du sud de la cité, du faubourg de Tong-ka-dou et va à Zi-ka-wei, à 8 kilomètres de là, est une route française. Elle se bifurque, à 1 300 mètres de ce faubourg, pour aller rejoindre d'un côté notre concession, de l'autre, l'arsenal de Kiang-nan, sur le Ouang-pô, près des bassins d'infiltration des eaux de notre concession, qui sont également propriété française. Tout cet espace, situé entre la ville et Zi-ka-wei, jusqu'aux terrains formant marais qui bordent la rivière au sud, est occupé par des jardins potagers, des terrains incultes, des tumuli innombrables, grands et petits, anciens et récents, qui mamelonnent l'horizon de vagues de verdure sauvage. À l'extrémité des marais, à 1 kilomètre dans l'ouest, s'élève la pagode de Long-hoa, une des curiosités que visitent les étrangers, et que nous verrons plus loin.

Arrêtons là, pour le moment, la froide description de la ville. Le voyageur aime à voir d'abord, d'une ville, d'un pays, la partie la plus curieuse, et il ne s'inquiète point, auparavant, d'une foule de détails qui lui viennent ensuite, soit au courant des promenades, soit dans les causeries avec les habitants. Or ici, la partie la plus intéressante pour l'Européen est certainement la ville chinoise, la Cité.

La Cité, entièrement séparée des concessions, est entourée par des canaux qui, comme les autres, se remplissent à marée liante, et laissent à découvert leur boue noire, infecte, aux basses eaux, et par un mur à créneaux, vieux, lézardé, en vieilles briques que le temps a noircies, de près de 5 kilomètres de circuit. Ces murs datent de l'époque de l'invasion japonaise, à la fin du XVIe siècle et sont le souvenir curieux d'une civilisation déjà très avancée.

L'intérieur de cet espace circulaire est la vraie Chine,—amoncellement de constructions de bois, neuves ou séculaires, sur lequel il semble que le génie des labyrinthes ait plané pour le tracé des voies de communication. Rien ne saurait donner une idée approximative de l'imbroglio de ce tracé: des ruelles courtes, boueuses, sentant simplement l'humide ou le moisi, ou empoisonnant l'atmosphère; se coupant dans tous les sens, arrêtées dans leur développement par des terrains vagues, ou des places publiques, ou des jardins, ou des lacs, ou des canaux, ou des ponts; bifurquant suivant tous les angles de la boussole, aboutissant à des impasses, à des boutiques, à des dépotoirs, à des espaces cultivés; bordées de petits magasins, de murs écroulés, de planches neuves ou de barrières pourries, de tas d'immondices ou de déblais, de fondrières ou de trous; ici elles sont éclairées par la lumière qui tombe du ciel; là, on les voit couvertes de vieilleries ou tapies sous l'ombre des nippes mises à sécher sur des bambous. La saleté commence à l'entrée, à une zone qui semble lui avoir été abandonnée, des deux côtés du canal, où des barques viennent déposer aux portes, pour s'y amonceler, les faïences, grandes et petites, surtout les grandes jarres peintes qui servent aux industries locales.

Dans les rues qui aboutissent aux portes, il y a quelque régularité, moins de boue peut-être; les boutiques y sont quelquefois luxueuses, riches même et bien tenues, suivant les métiers; mais petites, se touchant toutes, vieilleries de bois vermoulu que l'humidité et la couche de crasse humaine empêchent seules de flamber dix fois par an. Puis, au fur et à mesure que l'on s'enfonce, l'irrégularité augmente: un kaléidoscope qui semblerait impossible à décrire, tant il déroute. Il y a des espaces assez pittoresques: des places avec quelques constructions de style chinois en étages, des temples aux toits superposés et aux angles relevés, où des touches brillent sur des détails d'ornementation, des têtes de cerbères dorés. Mais aucun endroit ne supporte l'examen de près. Sur la plupart de ces constructions, le temps a mis sa patine de vieillesse; elles semblent enfumées comme avec intention, couvertes d'une lèpre incurable. On en voit de réparées, ou soutenues par des matériaux nouveaux, ou agrandies, et alors ces adjonctions font le même effet que ferait une pièce de toile blanche mise à recouvrir une déchirure dans un drap noir. On s'étonne d'en voir debout qui semblent, avec leurs matériaux pourris jusque dans le tréfonds, toutes prêtes à s'affaisser, à tomber en poussière d'ordure.