PANORAMA DE SHANGHAÏ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Mais si telle est l'impression générale que l'on retire d'une vue d'ensemble, celle qui découle de l'examen plus attentif des rues et des boutiques est, sinon plus agréable, au moins différente. C'est la vie affairée, calme, mais travailleuse, l'agitation mesurée, mais persévérante et obstinée. Les ruelles sont très mouvementées, surtout aux environs des portes, où l'encombrement est typique, le matin et le soir, aux heures de la rentrée et de la sortie des ouvriers, ou près des concessions. Dans les boutiques, on travaille et on ne s'y dérange pas beaucoup pour les chalands, même si ceux-ci sont des Européens. Les plus intéressantes à voir, sous la direction d'un guide indispensable pour cette visite, sont celles où se travaille l'ivoire transformé en bouddhas ventrus, en têtes de cannes, en statuettes minuscules, en boîtes découpées à jour et en ces mille petits articles que nous connaissons en France depuis longtemps. Puis des marchands de bougies: les Chinois excellent à l'ornementation des bougies, qui n'ont rien de stéarique, jaunes, tendres, d'une pâte qui se laisse aisément modeler, et ce n'est pas un spectacle commun que de les voir travailler à des reliefs de plus de 1 centimètre de hauteur, sur toute la surface d'un cierge de 1m50 de longueur, avec, pour tout instrument..., un morceau de navet et leurs doigts. À part ces pièces artistiques, réservées pour les grandes occasions et que peuvent s'offrir seuls les riches Chinois, il y a une infinité d'autres types, depuis la chandelle modeste du pauvre, jusqu'à la fine baguette plus ou moins odorante qui se brûle partout, à la maison, au temple ou à la rue. Les marchands de soieries, d'éventails, de lanternes, sont évidemment nombreux; mais cela est connu. Voici un industriel qui façonne les petites cyprées marines, le joli coquillage qui servira à orner la coiffure en forme de diadème, en étoffe rouge ou verte, des enfants; il est occupé à les percer de part en part en longueur. Jadis, on mettait dans ces coiffures des dents humaines qui ont, paraît-il, plus de pouvoir sur les esprits; mais l'esthétique, pour une fois, a pris le dessus sur la superstition, et la cyprée a été substituée à la dent.
DANS LA VILLE CHINOISE, LES «CAMELOTS» SONT NOMBREUX, QUI DÉBITENT EN PLEIN VENT DES MARCHANDISES OU DES LÉGENDES EXTRAORDINAIRES.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Voici encore un conteur de légendes, que je suppose prises dans l'histoire même de la Chine, qui en fourmille. Assis ou debout, il parle sans arrêt, avec des gestes expressifs, des mouvements d'yeux, de la tête ou des bras, qui en font un acteur. Autour de lui, une foule attentive l'écoute, droite, derrière deux ou trois bancs qui doivent constituer les premières classes de cette salle de conférences en plein vent. Et c'est plaisir que de voir le vif intérêt que soulève, autour de lui, le pauvre diable qui va parler pendant une heure pour quelques sapèques que donneront les spectateurs assis. Un peu plus loin, une fabrique de «sauce de haricots», sorte de condiment marron foncé, très salé, qui se met dans tous les plats, comme la sauce anglaise, et n'est point mauvaise; par contre, la vue de ces innombrables barils remplis d'une substance grumeleuse, variée de couleur depuis le gris jusqu'au noir, haricots en fermentation, à ciel ouvert, n'a absolument rien d'engageant. Le marché au jade, la pierre qui a, pour le Chinois, plus de valeur que l'or même, quand il est très beau, ou plutôt le marché au faux jade, ornements de tête en forme de larmes aplaties, têtes de longues aiguilles qui servent à la coiffure des femmes, attire en ce lieu un coin de place à aspect de Bourse, une foule de femmes vêtues de blanc qui, avec la tranquillité de prêtres bouddhiques en extase, discutent un prix pendant une heure avant d'acheter. Les marchands d'oiseaux et de petits poissons rouges sont parmi les plus intéressants de ces commerçants locaux, et étonnent peut-être plus que les autres. Ils étonnent, parce que leurs petits animaux, bien que coûtant peu, sont un luxe; que dans ce milieu de travail incessant et de pauvreté, il est singulier qu'un luxe se porte sur ces petites bêtes fragiles, qui vivent très peu!
Mais le Chinois, qui ne paraît pas avoir un grand amour pour ses semblables, semble adorer les petites bêtes. Ainsi la sauterelle a sa saison, du printemps jusqu'au mois d'août, et se vend en quantité sous trois espèces: la verte, à la tarière recourbée; une autre très noire, comme notre grillon des champs, et une troisième à forme ordinaire, mais très petite, de pas plus de 1 centimètre de longueur. Les unes et les autres sont mises isolées, dans de petites boîtes de bois, de corne ou d'ivoire, les plus communes dans de minuscules paniers faits de quelques brins de feuilles de bambou tressées.
Singulier peuple dont le cœur est aussi dur que la pierre, qui est insensible aux misères et aux souffrances humaines, qui regarde couper le cou d'un condamné avec la même indifférence que nous apporterions à voir trancher la tête d'un pavot, et se prend d'un extraordinaire amour pour de petites bêtes, petits oiseaux, minuscules poissons, imperceptibles sauterelles!
Les restaurants en plein vent sont partout: quelques bancs, ignoblement sales, sur lesquels s'étale une vaisselle extraordinaire d'usure, des soucoupes, des baguettes de bois et des plats pleins de mixtures diverses, salades qui défient toute description. Il y a cependant une sorte de vermicelle épais, qui aurait bon aspect dans un autre milieu et dont le Chinois semble friand, car on en voit beaucoup. Quelque chose me gâte mon tableau rapide, et je le passerais volontiers s'il ne donnait pas, dans ce milieu inchangé depuis des siècles, une note drôle, et si un voyageur ne devait, avant tout, avoir souci de la vérité: c'est le phonographe. J'en ai vu deux, sur un trépied, au milieu de la voie et de la foule, avec, à chacun, des Chinois déguenillés, écoutant aux cornets de caoutchouc je ne sais quoi, peut-être quelque chanson chinoise des petites chanteuses de Fou-tchéou-road de la Concession internationale,—le quartier joyeux de Shanghaï. C'est la seule intrusion moderne que l'on puisse trouver, d'ailleurs, dans une visite rapide. Les dentistes, comme partout, étalent des monceaux de molaires et d'incisives. Les débitants de bonne aventure, en boutique ou sous une simple toile tendue sut quatre pieux, sont nombreux et ne montrent, avec leurs enseignes à caractères hiéroglyphiques, que des bandes de papier couvert d'écriture et des cartes du ciel chinois.