En plus de l'élément militaire qui a occupé les concessions durant les diverses périodes de troubles, Shanghaï a, depuis 1861 sur la concession internationale, depuis 1897 sur la concession française, des corps de volontaires européens, employés d'administration, de magasin et patrons. Pendant les événements de 1900, celui de la première se montait à 600 hommes environ avec infanterie armée du fusil Lee-Metford, cavalerie et artillerie. Une des trois compagnies est allemande. Celui de la concession française ne comprenait que quatre-vingts hommes sous les ordres d'un capitaine relevant du consul général de France. Les unités de défense, toujours tenues prêtes et entraînées dans les moments où elles pouvaient avoir à donner leur appui, ne se sont pas toujours bornées à augmenter la confiance, la sécurité de la colonie européenne. Lors de l'affaire du cimetière de la pagode de Ning-po, sur la concession française, d'abord en 1874, alors que le Conseil municipal voulait couper ce grand terrain contesté par une route, puis les 16 et 17 juillet 1898, après une nouvelle mesure du conseil, décidant l'évacuation de ce terrain, les corps de volontaires eurent à voir le feu, et ils se conduisirent à merveille. Appuyés par des détachements de marins descendus des navires de guerre alors sur rade, par la police municipale qui fut attaquée dans le poste de l'Ouest à coups de pierres, ces civils placides se transformèrent soudain en soldats fidèles au devoir militaire. Il y eut peu de mal, heureusement, un ou deux Européens blessés et huit Chinois tués dans la première affaire, en plus de quelques pillages; une quinzaine de tués et blessés parmi les émeutiers, dans la seconde.
Elle est vraiment curieuse et bien couleur locale l'origine de ce conflit qui s'éleva entre le Gouvernement chinois et la France. La voici en quelques mots: les concessions accordées aux colonies étrangères dans les grandes villes chinoises ont toujours été établies en dehors des villes, sur des terrains très souvent occupés par des tombes et des cimetières. Certains de ces cimetières sont affectés à l'inhumation des indigènes provenant de telle ou telle province. C'est ainsi qu'auprès de Shanghaï, il y a le cimetière des gens de Canton, celui des gens de Ning-po, etc.
Comme les Chinois, suivant leurs coutumes, doivent être enterrés dans leur pays natal, il y a dans leurs dépôts mortuaires des quantités de cercueils qui attendent l'occasion des départs. Ces cercueils, conservés en magasin parfois fort longtemps, sont des causes d'épidémies fréquentes, assez sérieuses pour inquiéter les populations voisines.
Les uns après les autres, les cimetières et les dépôts de cercueils situés dans les concessions ont été expropriés sans difficulté. En 1898, notamment, un dépôt de cercueils, qui se trouvait dans la concession anglo-américaine de Shanghaï, a été fermé le plus pacifiquement du monde.
Un peu plus tard cependant, les gens de Ning-Po, qui avaient un dépôt de cercueils sur la concession française, se sont opposés à l'expropriation de ce dépôt—dans lequel, soit dit en passant, on n'enterre plus depuis trente ans. En 1874, comme nous l'avons vu, ils firent une émeute parce qu'on voulait aliéner leur cimetière. En 1898, la municipalité française ayant décrété l'expropriation, ils suscitèrent une nouvelle insurrection.
La corporation de Ning-po, soutenue et encouragée par des influences mal définies, refusa toute entente. Des marins français furent débarqués pour aider au déblaiement du terrain dont l'insalubrité était manifeste. La populace chinoise les attaqua. Il y eut des coups de fusil, ainsi qu'une sorte de grève des débardeurs et blanchisseurs indigènes qui dépendent de la corporation. Un compromis fut alors offert par l'autorité chinoise. Puisque le terrain de Ning-po pouvait être un éternel prétexte à échauffourées, à cause de son ancienne affectation à l'usage quasi religieux de cimetière, les autorités françaises n'avaient qu'à en indiquer un autre. Ce qui fut fait; et l'on s'entendit enfin.
Plus sérieusement, les concessions européennes de Shanghaï ont été plusieurs fois menacées, en 1854 par les Impérialistes, en 1861 par les Taïpings; mais peu de mal y a été fait. Pendant les derniers graves événements de 1900, la ville n'a jamais couru de danger. Les Chinois y ont appris à reconnaître l'inutilité d'une résistance quelconque, avec la piètre organisation militaire qui est la leur, contre les troupes européennes qui y avaient été installées, et le facile accès de la rivière par les navires de guerre. Et puis elle était trop riche. Dès le début des événements, beaucoup de Chinois y étaient venus se mettre en sûreté, eux et leurs biens, et un mouvement de ceux qui n'ont rien à perdre aurait trouvé devant lui, comme premiers adversaires, les Chinois eux-mêmes peu soucieux de courir les risques que comportait la rébellion.
Pour en finir avec ce qui concerne la justice, disons qu'elle est représentée par les cours consulaires, et, dans chacune des concessions, par une cour mixte pour les cas où Européens et Chinois ont à s'adresser à la cour, avec un juge chinois assisté, sur notre concession, d'un assesseur français,—le premier interprète du Consulat général,—et, sur la concession internationale, d'un assesseur pris alternativement dans les divers consulats.
Les concessions anglaise et américaine sont, depuis 1863, réunies administrativement en une seule dite concession internationale, et placée sous la protection de tous les États ayant conclu des traités avec le Céleste-Empire, la France comprise; mais celle-ci, se fondant sur les droits acquis, n'en garde pas moins sa concession indépendante. Il s'ensuit qu'elle y est restée chez elle et maîtresse absolue. Nos commerçants y élisent une municipalité qui gère les intérêts de la commune, notre consul général y représentant le ministre des Affaires étrangères, c'est-à-dire l'État.
(À suivre.) Émile Deschamps.