Le camp français de Kou-ka-za s'étend à l'extrémité de notre concession, dont il est séparé par une centaine de mètres, sur une longueur d'environ 400 mètres avec 350 de largeur. C'est une propriété municipale. Des baraquements y ont été élevés pour un séjour permanent de nos troupes, que la sollicitude de l'Angleterre pour l'avenir de la vallée du Yang-tsé a malheureusement interrompu. Nos militaires étaient, là, très bien à l'aise, aérés, éclairés à la lumière électrique, et non loin de la ville où ils venaient trouver les maigres amusements qu'elle peut offrir. Au 14 Juillet, le camp recevait la colonie, des jeux y étaient installés sur toute sa surface, et l'ensemble n'était pas loin d'avoir l'aspect d'une de nos foires françaises, avec un bon brin de gaieté en plus. L'été, les artistes y donnaient des représentations «populaires» et des pièces toujours gaies, dans lesquelles, point n'est besoin de le dire, les rôles des femmes étaient tenus par les «marsouins» les mieux tournés, et s'offraient comme la plus recherchée des distractions. Shanghaï doit aujourd'hui sembler bien triste, et elle n'était pas extraordinairement gaie alors. Kou-ka-za avait, même, dans les derniers temps du séjour de la garnison, son organe particulier, un journal «imprimé sur les machines rotatives du détachement français», et où «les manuscrits non insérés» n'étaient pas rendus. Cette petite publication «littéraire, humoristique (surtout), satirique et sportive» n'avait pas un tirage fixe, bien qu'elle prît des annonces «reçues au camp, bureau de la rédaction», et ne portait pas de date, non plus, mais était reçue avec plaisir. Je doute que son rédacteur en chef ait eu le temps d'en faire une «affaire»;—encore les Anglais qui en sont cause!

La garnison était alors composée de quatre cents hommes de troupes coloniales et deux cents hommes de l'artillerie de marine, avec quelques tirailleurs annamites détachés du Tonkin. Avec les sept cents Anglais, les sept cents Allemands et quatre cents Japonais, les troupes européennes d'occupation de Shanghaï ne s'élevaient donc pas à plus de deux mille cinq cents hommes. C'était peu pour les budgets européens, et c'était beaucoup pour notre prestige et notre sécurité dans le pays.

DANS BROADWAY, LES BOUTIQUES ALTERNENT AVEC DES MAGASINS DE BELLE APPARENCE (page [282]).

DES JEUNES CHINOIS FLÂNENT AU SOLEIL DANS LEUR CITÉ.—PHOTOGRAPHIES DE Mlle H. DE HARVEN.

Reprenant la route du Camp, pour rentrer en ville, je ne suis pas peu surpris d'entendre derrière moi, près d'un groupe de maisons chinoises, une bande de gamins courir vers mon rickschâw en criant: «Vivent les Boers, à bas les Anglais!» Très drôles, ces petits Célestes, manifestant sans comprendre, et qui, pour recueillir quelques sapèques, ont appris ce cri cher aux marsouins transformés pour la circonstance en professeurs de français.

Et je me retrouve dans les petites rues malpropres qui bordent notre rue du Consulat, vaguant à l'aventure, le long des boutiques enfumées, branlantes. La rencontre d'un de mes interprètes gracieux me suggère un but, et nous allons visiter une fumerie. C'est toujours là qu'on rencontre le plus de monde, le jour,—car le soir, ce sont les maisons de thé qui regorgent de buveurs et de chalands (les femmes curieuses, et les autres formant tout l'attrait de ces établissements) et les théâtres. Je suis forcé d'avouer que je n'ai pas retrouvé dans cette fumerie, une des plus belles de la ville, le mystérieux Éden des nombreuses descriptions que j'avais lues. L'entrée est sale, comme toute entrée de maison chinoise, et un marchand de fruits, qui orne un des côtés du boyau par lequel je m'introduis, ne m'envoie qu'un bouquet douteux, où l'odeur fraîche des dons de Pomone se dissimule sous un large effluve de moisissures anciennes. À l'intérieur, sombre, des couches de bois au milieu desquelles le plateau connu porte les ustensiles du fumeur, les pinces pour allonger la mèche de la petite lampe brûlant à côté, et une longue aiguille pour la pipe. Il y a assez de monde, des gens allongés sur les couches, la tête sur l'oreiller, de bois également, très occupés à aspirer les traîtresses vapeurs, quelques femmes sur des tabourets, causant avec les fumeurs, ou fumant elles-mêmes; on vient ici comme nous allons au club; on y mange et on s'y fait raser la tête. J'assistai même à une séance de massage chinois par petits tapotements sur le dos et la poitrine. Des marchands ambulants vont et viennent, vendant de tout, silencieux. Des mendiants errent, guettant l'aubaine. Les garçons circulent, portant les petits pots de pâte brune, grands, relativement à la minime quantité d'opium qu'ils renferment, ou les serviettes chaudes et mouillées, dont les clients se servent pour les mains, et la figure ensuite. Comme décoration, les grandes lanternes de bois noir sculpté tombant des plafonds et les boiseries plus ou moins ouvragées séparant les couches. L'obscurité n'est pas inutile: elle ajoute à la solennité du lieu, pour le fumeur idéaliste, et cache, pour les autres, les surfaces poisseuses, les coins où l'ordure s'amasse. Les Chinois prétendent que les fumeurs doivent être riches, pour satisfaire ce goût coûteux, et heureux, pour pouvoir bénéficier entièrement de l'effet des enivrantes fumées. Mais pauvres et malheureux fument quand même, et ont aussi leurs raisons pour justifier leur passion. J'examine ces gens et cherche à démêler sur leurs traits quelque indice des béatitudes chantées qui séduisent les néophytes, et je ne vois rien: des têtes, comme mortes, de dormeurs, ou des yeux qui somnolent suivant la danse de la petite flamme devant eux, des figures fatiguées, des joues amaigries aux oreilles desséchées, et c'est tout. Et, dans l'air, une odeur forte d'opium un peu incommodante. Je sortis sans avoir eu le moindre désir de pénétrer par l'expérience le mystère de félicités si ardentes qu'elles brûlent la vie même.

Il reste peu à voir sur notre concession, à part les détails bizarres des choses correspondant au génie particulier de ce singulier peuple, et dont le groupement n'entrerait que dans plusieurs volumes. Mais je ne veux pas la quitter sans aller voir le tombeau des enfants trouvés, qui est, en réalité, un charnier.

Plus exactement, il y en a deux, sur la route de Zi-ka-oueï, à environ 3 kilomètres de la ville. Le premier, sur la route même, est plein, et on a dû en construire un second, qui est à quelque 100 mètres dans un chemin de traverse. Le monument n'est ni grand, ni beau. Par les deux volets de zinc mobiles, placés de chaque côté, les employés de la voirie, leur fardeau pendant au bout d'un bambou dans un panier grossier, viennent jeter les petits êtres trouvés un peu partout, dans la boue de la rue, au coin d'un mur, dans un terrain vague ou flottant au gré de l'eau vaseuse du canal, déposés là comme des épluchures. Ces trouvailles ne donnent lieu à aucune espèce d'enquête, ni de formalité. L'infanticide n'est pas un crime en Chine, il est même parfois une vertu, si l'on en croit une des vingt-quatre histoires... morales. Il n'est pas répandu d'une façon uniforme sur toute l'étendue de l'empire, et il semble qu'il soit surtout commun dans certaines parties et à certaines époques. Ce sont surtout les filles dont on se débarrasse, celles-ci étant tenues en très pauvre estime. D'après un auteur, dans le Fo-kien, en face de Formose, quarante pour cent sont massacrées. À l'intérieur du petit tombeau que nous visitons, garçons et filles sont séparés par une cloison, les deux cavités correspondant aux deux ouvertures. L'inscription, sur une plaque de ciment, signifie: «Dans cette pagode, les ossements sont mêlés.» Je reviens écœuré, non par ce que j'ai vu, mais par l'évocation des petits martyrs traités comme des dépouilles d'animaux errants.