SUR LES QUAIS DU YANG-KING-PANG S'ÉLÈVENT DES BÂTIMENTS, BANQUES OU CLUBS QUI N'ONT RIEN DE CHINOIS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

En coupant notre territoire pour passer chez les voisins, nous nous arrêtons un instant à une curieuse boutique. C'est une fabrique de ces représentations, en papier, de tous les biens terrestres, depuis les maisons jusqu'aux plus petits objets de la vie quotidienne, qui sont brûlées aux enterrements pour que les décédés les retrouvent dans l'autre monde, au ciel chinois. Il y a de tout, surtout des caisses à vêtements. Tout se fait en papier coloré découpé, et carton; l'imitation est bonne; si bien que j'allais prendre l'heure sur une horloge pendue à la devanture et qui était de même fabrication. Il y a même des servantes, avec tous leurs habits, et des vêtements de rechange pliés comme les réels; il y a des rickschâws et des maisons à trois étages, des services à thé, des chaises, des lits, tout cela mignon, réduit à des proportions de jouets d'enfant. Mais on en fait de très grands aussi; affaire de prix. Les riches doivent vivre là-haut comme ils ont vécu sur la terre. Les ombres des pauvres y sont parfois mieux partagées qu'ici-bas: on peut avoir une malle pour 25 centimes, une pipe pour le même prix, une théière pour 30 centimes et un rickschâw de respectables dimensions pour 3 fr. 50. Aussitôt que le moribond entre en agonie, on allume les petits et les grands papiers, dans la cour de la maison, sur la porte, ou dans la rue. Au moment de l'enterrement, on recommence, soit à la pagode si le corps y est porté, soit au cimetière; puis à toutes les fêtes commémoratives de la mort, trois fois par an et pendant trois années, celle du décès ne comptant pas, de même que l'année de la naissance ne compte pas pour l'âge. Le grand deuil doit en réalité durer deux ans et trois mois, et, pendant cette période de temps, les petites assiettes aux mets divers, sur la table des ancêtres, devant le tableau qui représente le dernier, sont renouvelées chaque jour. On voit que les morts, en Chine, coûtent assez cher.

LE QUAI DE LA CONCESSION FRANÇAISE PRÉSENTE, À TOUTE HEURE DU JOUR, LA PLUS GRANDE ANIMATION.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Mais le temps nous manque pour nous attarder, et nous arrivons sur le territoire commun.

La concession internationale, que les Anglais, toujours pratiques, appellent «English settlement», même dans leurs actes, a environ sept fois l'étendue de la nôtre, et est coupée aux deux tiers par la rivière de Sou-tchéou, ou plutôt rivière de Woo-sung, au nord de laquelle s'étend la partie qui était appelée concession américaine. Elle est dotée d'un très beau champ de courses avec un club sportif, d'où part la superbe promenade de Bubbling-Well, long boulevard de plus de 3 kilomètres de longueur, bordé d'arbres, de jardins, de villas, sillonné, tous les soirs et surtout les dimanches, de tout ce que Shanghaï renferme d'équipages et de véhicules. Il faut compter parmi ceux-ci les locatis des fêtards chinois et des petites chanteuses, de haute et basse élégance locale, pour lesquels le jardin chinois d'«Arcadia», environ à mi-route, et celui situé à l'extrémité, en face du camp anglais, sont le but habituel des promenades.

Bien curieux ces jardins chinois dernier modèle, avec leurs petites allées étroites entre les chambres des consommateurs, leurs rocailles, leurs bouts de parc à tous les détours, nombreux comme ceux d'un labyrinthe, leurs petites flaques d'eau verte croupissante et leur population de jeunes gommeux à queue et de petites Chinoises peintes, ornées comme des madones, aux petits pieds déformés, qui, autour des tables, dans cent chambres placées un peu partout, grignotent des graines de courge, des boulettes sucrées et des biscuits, en buvant du thé.