La question de l'accès de la rivière Ouang-pô jusqu'à Shanghaï a toujours préoccupé beaucoup les autorités compétentes. Après des essais infructueux de dragage, en 1892, un ingénieur hollandais fut demandé pour faire un rapport sur la question. Mais les travaux préconisés par M. de Rijke devaient coûter des sommes si considérables qu'on s'est contenté de former une commission pour étudier le problème, et celle-ci n'est arrivée à aucun résultat. Nos courriers des Messageries Maritimes s'arrêteront donc longtemps encore à Woo-sung et les passagers n'arriveront à la métropole qu'avec le petit vapeur de la même compagnie, le Ouang-pô, ou par le train, qui est moins employé. Ce train court le long d'une petite ligne de chemin de fer construite par une société étrangère, en 1876, mais rachetée peu après par les autorités chinoises, et qui réunit Woo-sung à Shanghaï. La gare est trop éloignée du centre des affaires, sur territoire chinois, au bout de Hong-ke, et la ligne répond mal aux besoins du commerce. Elle sera prolongée un jour jusqu'à Sou-tchéou, à 80 milles, d'un côté; de l'autre, jusqu'à Tching-kiang et Nanking.

Quittons maintenant, un moment, les concessions pour aller rendre la visite traditionnelle à la pagode de Long-hoa.

La pagode où les guides mènent tous les étrangers de passage à Shanghaï, et que l'on nomme communément, sur notre concession, Long-fa, en réalité Long-hoa, se trouve sur la route de ce nom, à peu de distance de la rivière. On y peut donc aller à la fois en voiture et par eau. Embranchée sur la route de Zi-ka-oueï, la route de l'Arsenal tombe dans celle qui mène droit à la pagode. À part un fort chinois près de cette dernière, ainsi qu'une ou deux pagodes quelconques, elle ne présente rien de remarquable: des tumuli, des groupements de petites maisons, des champs incultes, des jardins potagers. À signaler un curieux portail chinois à l'entrée d'une mission américaine.

À l'arrivée, après deux heures de voiture, des femmes se précipitent, en nombre, au-devant des voyageurs, pour offrir, ou plutôt vendre de ces petites baguettes parfumées qui se brûlent partout, à la maison, à la rue et à la pagode. La visite est longue, le monument comportant huit ou neuf corps de bâtiments en trois séries successives, au milieu desquels s'élève la tour ancienne à sept étages, avec ses sept toits circulaires superposés, aux bords relevés, flanquée de deux pavillons à trois étages, dont celui de droite renferme une immense cloche que le gardien autorise à faire sonner,—afin qu'après sonnent pour lui les pièces du backchich. Jadis, la tour restait ouverte; mais elle a été fermée par ordre du vice-roi.

UNE STATION DE BROUETTES SUR LE YANG-KING-PANG.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Dans le bâtiment principal, on retrouve les centaines de divinités diverses que nous connaissons, en bois doré, de moyenne grandeur, avec quelques autres très hautes, le tout couvert de la couche centenaire de poussière qui passe d'un dieu à un autre au gré des fêtes. Enfin il y a à la pagode un collège de bonzes, et c'est surtout par cette affectation collégiale qu'elle est connue.

Revenons dans la concession internationale pour nous trouver, le soir, dans une de ses rues, Fou-tchéou-road, qui ne diffère guère des autres pendant le jour, mais où, le soir, convergent des milliers de promeneurs, d'amateurs de distractions et de curieux. Là sont les restaurants à la mode, les concerts, les théâtres, les maisons de thé, les fumeries d'opium. C'est le quartier où l'on s'amuse, à la chinoise, les «grands boulevards» de Shanghaï. La voie est malheureusement étroite et courte pour la foule qui l'encombre; mais comme les oisifs la parcourent du haut en bas vingt fois avant l'heure de la rentrée, elle est pour eux suffisamment longue. Fou-tchéou-road représente un stage de la civilisation moderne commencée par le bas de l'échelle, et appropriée aux goûts du peuple. Rien de semblable n'existe dans les villes entièrement chinoises, notamment dans la Cité: c'est comme une formule nouvelle qui est née là, seulement. C'est peut-être le coin le plus curieux de la ville, non parce que les petites chanteuses en traversent le ciel bariolé, comme de jolies étoiles filantes, mais parce qu'en ce bout de voie se concentre, chaque soir, toute une activité inattendue de ce peuple calme, qui a la religion de ses formules, et que là on en découvre une, inattendue. La rue est largement éclairée de tons et de couleurs diverses par toutes les baies des boutiques ouvertes, des restaurants et des maisons de thé, et par les lanternes chinoises. La foule est compacte, et lorsqu'une voiture s'y engage, portant une étoile de première grandeur du chant ou de la danse, souvent presque une enfant, ce n'est pas sans peine qu'elle arrive à destination. Les chaises à porteurs seules vont vite; mais les cris des coolies préviennent, et on se gare. Ce sont aussi des chanteuses qu'elles portent, et les servantes, avec la pipe et la guitare, suivent en courant derrière. Toutes les rues adjacentes, boyaux noirs où l'on ne peut s'engager sans guide, sont bouchées par des groupes de femmes, peintes, brillantes de bijoux vrais ou faux, impassibles comme des bonzes, se mouvant comme des automates sur leurs pieds torturés. Tous les commerces sont là, et il y a même un confiseur qu'éclaire la lumière électrique, un commissaire-priseur qui annonce les «occasions» en vers chantés, et un tailleur qui travaille à la machine à coudre.