Le décor est complètement changé. Une mer de collines verdoyantes s'étend vers l'est à perte de vue: c'est le pays des Tanala[1] de l'Ikongo[2]. «Toute la région du nord au sud est remarquable par la beauté de ses paysages, dit en 1882 un membre de la London Missionary Society, dans une communication à la Société Royale de Géographie de Londres. Elle est bien arrosée et fertile. À mon avis, le pays tanala est le district le plus riche de Madagascar et offre un vaste champ pour les entreprises agricoles de l'Européen, qui pourra y planter le café, la canne à sucre, la vanille et le thé. Je suis certain que les rivières du pays des Tanala charrient beaucoup d'or...» Les marais et les rizières du Betsileo ont fait place à des torrents qui bondissent dans les rochers, à des cascades qui tombent en nappes d'argent; l'herbe rabougrie des hauts plateaux s'est transformée en une brousse haute et drue. Les plantes de la région côtière surgissent à chaque pas: c'est l'amomum dont les Tanala utilisent les feuilles pour boire dans les ruisseaux, c'est le bananier chargé de régimes, c'est le bambou aux gracieuses révérences, c'est le gigantesque éventail du pontsina ou arbre du voyageur. Des forêts couronnent la cime des coteaux, des bosquets s'étendent à profusion dans les moindres vallées. Ici tout est vert, tout est gai, tout chante, tout sourit. À chaque instant le spectacle varie: tantôt c'est le son rauque d'un coquillage de mer dont les Tanala se servent en guise de trompe et l'aboiement des chiens qui guident les chasseurs à la poursuite du sanglier, tantôt c'est une ronde enfantine qui chante au clair de lune; ici les femmes font les semailles dans les cendres de la forêt brûlée, là-bas, dans le village aux toits de chaume, les vieillards jouent aux échecs ou souhaitent la bienvenue à l'étranger en lui offrant du riz et des œufs.
Les manières obséquieuses, l'accent nasillard des Betsileo ont disparu. Les hommes, élégants et fiers, tous armés de la hache, regardent le voyageur avec orgueil, et semblent le toiser. Leur parler est rude et guttural, leurs gestes vifs, leur physionomie intelligente et mobile. Les femmes sont sveltes, élancées, gracieuses.
CARTE DU PAYS DES TANALA.
L'opposition est donc complète entre le pays betsileo et le pays tanala. C'est que la montagne et la forêt ont mis de tout temps entre eux une barrière infranchissable. Les deux routes aujourd'hui les plus fréquentées, de Vinanitelo à Fort-Carnot et d'Ilepombe à Ankarimbelo, n'ont été longtemps que des pistes impraticables, empruntant le cours des torrents et gravissant à pic tous les obstacles. Large en moyenne d'une dizaine de kilomètres, recouvrant les pentes abruptes et les gigantesques dépressions de la falaise, la forêt a isolé les Tanala du plateau central, les a protégés contre la domination et l'influence hova, leur a permis de garder leur indépendance et de conserver encore une civilisation originale.
Leur pays s'arrête vers l'est, à 40 kilomètres de l'Océan. Aucun obstacle ne s'oppose aux relations avec la côte. Le relief du sol s'abaisse lentement, les collines diminuent peu à peu de hauteur, et se fondent progressivement avec les plaines mamelonnées de Vohipeno et de Loholoka. La flore ne varie pas subitement comme du côté de la falaise, l'aspect des villages avec leurs cases en bambous et en paille ne se modifie guère.
Enfin, les Tanala ne présentent pas avec les Antaimorona et les Betsimisaraka le même contraste violent qu'avec les Betsileo. Du côté de Bekatra et de Sahasinaka, ils se sont façonnés au contact de populations plus douces et plus civilisées; d'autre part, l'Antaimorona et le Betsimisaraka de l'ouest ont subi l'influence de leurs rudes et belliqueux voisins. Il en résulte que l'on descend sans brusque transition, de Fort-Carnot à Vohipeno: les accidents du sol disparaissent, les vallées s'élargissent, les cultures s'étendent, les villages deviennent plus grands et plus peuplés, l'allure des habitants plus paisible; mais tous ces changements sont progressifs et insensibles.
Véritable hinterland de la région côtière, complètement isolé du plateau central, l'Ikongo est donc ouvert vers l'est à toutes les influences et à toutes les invasions par les grandes coupures du Faraony, de l'Imananano, de l'Imanankara et de la Matitanana. Grâce à leurs longues vallées orientées parallèlement du nord-ouest au sud-est, ces fleuves forment des voies de communication naturelles entre l'Océan et la falaise.