Plus heureux pour la botanique, j'ai rapporté cent quatre-vingt-treize plantes, tant cryptogames que phanérogames; cent de ces dernières sont des espèces nouvelles.
Enfin, le trait le plus saillant de l'histoire naturelle de cet archipel, c'est que les espèces des diverses îles diffèrent entre elles. Le vice-gouverneur m'assura qu'il pouvait distinguer avec certitude au premier coup d'œil une tortue venant de telle ou telle île. Je ne fis pas d'abord grande attention à ce dire, ne pouvant imaginer que des îles situées en vue les unes des autres, séparées par une distance de cinquante à soixante milles, formées des mêmes rocs, placées sous la même latitude, s'élevant à une hauteur à peu près égale, pussent avoir des hôtes différents. Mais il ne me fut plus permis de douter lorsque, comparant les nombreux spécimens d'oiseaux moqueurs tués par moi et par plusieurs de mes compagnons dans les diverses îles, je découvris entre eux, à ma grande surprise, des différences assez tranchées pour caractériser des genres distincts. La même observation s'appliquait aux reptiles, aux insectes, aux plantes. Néanmoins, tout entouré que j'étais d'espèces nouvelles, les plaines tempérées de la Patagonie, les chauds et arides déserts du Chili septentrional, reparaissaient devant mes yeux, évoqués par le son de voix des oiseaux, par leur plumage, par de légers et innombrables détails de structure, rappelant les types américains, quoique séparés du continent par une mer découverte, large de cinq à six cents milles.
L'archipel Galapagos est donc à lui seul un petit monde, ou plutôt un satellite de l'Amérique du Sud, d'où lui sont venus quelques colons nomades, et qui a donné son empreinte générale aux productions indigènes. Si l'on considère la petitesse des îles, on s'étonne d'y trouver autant de créations nouvelles, circonscrites dans aussi peu d'étendue. En voyant chaque hauteur couronnée de son cratère et les limites des cratères de lave encore aussi nettes, on est conduit à penser qu'à une époque récente, au point de vue géologique, l'Océan se déroulait là sans entraves; et on se trouve en présence, comme espace et comme temps, de cette mystérieuse énigme, la première apparition d'êtres nouveaux sur la terre. Comment tant de force créatrice a-t-elle été dépensée pour peupler ces rocs nus et stériles? Comment cette force a-t-elle agi d'une façon diverse, et pourtant analogue, sur des points aussi rapprochés? Les espèces nouvelles ont-elles été créées isolément? ou sont-ce des variétés de quelques types originaux, créés primitivement ou importés, et que des conditions autres ont modifié[4]?
Trad. par Mlle A. de Montgolfier.
LES ATTOLES OU ÎLES DE CORAUX.
Île Keeling. — Aspect merveilleux. — Flore exiguë. — Voyage des graines. — Oiseaux. — Insectes. — Sources à flux et reflux. — Chasse aux tortues. — Champs de coraux morts. — Pierres transportées par les racines des arbres. — Grand crabe. — Corail piquant. — Poissons se nourrissant de coraux. — Formation des attoles. — Profondeur à laquelle le corail peut vivre. — Vastes espaces parsemés d'îles de corail. — Abaissement de leurs fondations. — Barrières. — Franges de récifs. — Changement des franges en barrières et des barrières en attoles.
Le 1er avril, nous arrivions en vue de l'île Keeling ou île des Cocos, à environ deux cent quarante lieues (six cents milles) de la côte de Sumatra. C'est une de ces îles à lagunes, dites attoles, à formation de corail, et de la même nature que l'archipel de Low, près duquel nous avions passé. À peine le vaisseau paraissait-il à l'entrée du chenal qu'un résident de l'île, un Anglais, M. Liesk, venait à bord et nous mettait au courant, en quelques mots, de l'histoire de la colonie. Il y avait environ neuf ans qu'un individu d'assez piètre valeur, un M. Hare, transportait là une centaine d'esclaves malais, y compris les enfants. Peu après, le capitaine Ross, qui deux ans auparavant avait exploré ces parages, vint s'établir dans l'île avec sa famille; M. Liesk, second sur le vaisseau, l'accompagna. Les esclaves malais abandonnèrent immédiatement leur îlot pour aller se joindre aux gens de M. Ross, et cette désertion finit par nécessiter le départ du premier colon.
Les Malais, aujourd'hui libres de nom, le sont personnellement de fait, bien que traités en général comme esclaves. Leur habituel mécontentement, la versatilité qui les fait constamment passer d'une île à l'autre, peut-être aussi quelque erreur d'administration, rendent l'état des choses assez peu florissant. Le cochon est le seul quadrupède domestique de l'île, dont tout le commerce, toute la prospérité roulent sur sa principale production végétale, le coco. L'huile extraite des noix s'exporte, les fruits mêmes, envoyés à Singapoure et à l'île Maurice, servent principalement à faire du currie. Canards, volailles, cochons, ceux-ci couverts d'un lard épais, se nourrissent de coco, et il n'y a pas jusqu'à un colossal crabe de terre qui ne soit pourvu par la nature des moyens d'ouvrir ce fruit et de s'en repaître.
Le cercle de récifs qui forme la lagune est couronné, dans presque toute son étendue, d'une guirlande d'îlots très-étroits, qui, au nord, sous le vent, laissent un passage aux vaisseaux pour pénétrer à l'intérieur du mouillage. Dès l'entrée, le spectacle est ravissant. L'eau, calme, limpide, transparente, peu profonde, repose sur un lit blanc, uni, fin. Le soleil dardant ses rayons verticaux sur cette immense plaque de cristal, de plusieurs milles de largeur, la fait resplendir du vert le plus éclatant; des lignes de brisants, frangées d'une éblouissante écume, la séparent des noires et lourdes vagues de l'Océan, et les festons réguliers et arrondis des cocotiers, épars sur les îlots, se détachant sur la voûte azurée du ciel, achèvent d'encadrer ce miroir d'émeraudes, tacheté ça et là par des lignes de vivants coraux.