Dès le lendemain matin, j'étais sur la rive de l'île de la Direction, bande déterre ferme, large à peine de quelques centaines de mètres. Une blanche marge calcaire, d'une réverbération fatigante sous cet ardent climat, la sépare de la lagune; à l'extérieur, elle est défendue par un rebord large et plat, en roche de corail solide, qui apaise et arrête la violence de la haute mer. Sauf quelques sables près de la lagune, le sol n'est qu'une accumulation de fragments de coraux arrondis, et il faut le climat des régions intertropicales pour produire une végétation vigoureuse sur ce terrain désagrégé, sec et rocailleux. Rien de plus élégant néanmoins que les cocotiers, vieux et jeunes, dont les palmes vertes s'unissent au-dessus de féeriques petits îlots, qui les encadrent d'un anneau de sable argenté.

Îles à coraux: Baie de Manevai dans l'île de Vanikoro.—Dessin de E. de Bérard d'après l'atlas de l'Astrolabe.

L'histoire naturelle de ces îles est curieuse, grâce à son indigence même. C'est à peine si trois ou quatre espèces d'arbres, semés par les vagues, se mêlent aux bouquets de cocotiers, et l'un d'eux offre seul un bon bois de construction. Une guilandina croît sur l'un des îlots, et ma collection d'une vingtaine d'espèces de plantes, dont dix-neuf appartiennent à différents genres, et à non moins de seize familles, doit renfermer à peu près toute cette modeste flore qui semble un refuge de déshérités. Du côté du vent, le ressac jette des semences et des plantes; M. Keating, qui a résidé un an sur ces écueils, cite le kimiri, natif de Sumatra et de la péninsule de Malacca, la noix de coco de Balci, que distinguent sa forme et sa grosseur; le dadass, que les Malais plantent avec la vigne vierge, parce qu'entortillée à la tige elle se suspend aux épines. Le savonnier, le ricin, des troncs de palmier sagou, diverses graines inconnues aux habitants de ces écueils, des masses de teck de Java et de bois jaune, d'immenses cèdres rouges, blancs, le gommier bleu d'Australie, tous dans un parfait état, et jusqu'à des canots de Java, viennent échouer contre ces récifs. L'on suppose, vu la direction des vents et des courants, que ces épaves sont, pour la plupart, poussées par la mousson du nord-ouest, jusqu'aux côtes de la Nouvelle-Hollande, d'où les vents alizés du sud-est les ramènent. Les graines feraient ainsi de six à huit cents lieues sans perdre leur pouvoir de végétation. Si un petit nombre des plus délicates périt dans la traversée, entre autres le mangoustan, les semences robustes, surtout celles des plantes grimpantes, conservent leur vitalité. Que de végétaux semés ça et là par l'immense Océan! Presque toutes les plantes que j'ai rapportées de ces îles appartiennent aux espèces riveraines des Indes orientales. Certes, si des oiseaux attendaient les graines sur la plage pour les attirer hors de l'eau et les picorer, et qu'elles trouvassent un sol plus favorable à leur croissance que ces blocs de coraux épars, le plus isolé des attoles fournirait bientôt une flore tout autrement riche.

Îles à coraux: Récifs et piton de l'île de Borabora.—Dessin de E. de Bérard d'après l'atlas de la Coquille.

La liste des animaux terrestres est plus bornée encore que celle des végétaux. Quelques rats ont été apportés de l'île Maurice sur un vaisseau naufragé, et les seuls oiseaux de terre sont une bécasse et un râle; les échassiers, après les palmipèdes, sont les premiers colons de ces régions lointaines.

Tout ce que j'ai rencontré en fait de reptiles, c'est un petit lézard, et, à part les araignées, qui sont nombreuses, je n'ai pu recueillir que treize espèces d'insectes, dont un coléoptère; enfin, sous des blocs isolés de corail pullule seule une petite fourmi. Mais si, de cette terre stérile, nous reportons nos regards vers la mer, nous y verrons affluer la vie. Il y a de quoi s'enthousiasmer à contempler le nombre infini d'êtres organiques dont regorgent les mers tropicales; de beaux poissons verts et de mille teintes diverses chatoient dans les creux, dans les grottes, et les couleurs de plusieurs des zoophytes sont admirables.