Les longues et étroites bandes de terre qui forment les îlots, s'élèvent seulement à la hauteur où le ressac peut lancer des fragments de coraux, où le vent peut entasser des sables calcaires. Au dehors un rebord de corail plat et solide brise la première violence des flots, qui, autrement, balayeraient ces écueils et tout ce qu'ils produisent. Ici l'Océan et la terre semblent se disputer l'empire: si celle-ci commence à prendre pied, les citoyens de l'onde maintiennent leurs droits antérieurs. De tous côtés l'on voit diverses espèces du crabe ermite promener sur leur dos la coquille dérobée à la plage voisine: d'innombrables hirondelles de mer, des frégates, des fous, fixent sur vous leurs yeux stupides et colères, planent dans l'air, surchargent les branches des arbres, infestent les bois de leurs nids. Parmi cette population ailée je n'ai distingué qu'une charmante créature; une mignonne hirondelle de mer, d'un blanc de neige. Vous épiant de son brillant œil noir, elle voltige doucement, toujours tout près, et sous cette gracieuse et délicate enveloppe on serait tenté d'imaginer quelque sylphe léger qui vous observe et vous suit.

Dimanche, 3 avril.—Après le service j'accompagnai le capitaine Fitz-Roy à l'établissement situé à la pointe d'un îlot couvert de hauts cocotiers; le capitaine Ross et M. Liesk y vivent dans une espèce de grange ouverte aux deux bouts, et tapissée de nattes d'écorces tressées. Les maisons des Malais bordent la lagune, et le tout a un air de désolation profonde: pas un coin de jardin pour rappeler la vie de famille et la culture. Tous les natifs parlent le même idiome et appartiennent à l'archipel indien; ils viennent de Bornéo, des Célèbes, de Java, de Sumatra. Leurs traits, surtout leur couleur, les rapprochent des habitants de Tahiti; quelques-unes des femmes rentrent davantage dans le type chinois: et l'expression générale des figures, le son des voix de celles-ci me plaisaient assez. Cette population semble pauvre; les maisons sont dépourvues de mobilier, mais l'embonpoint des enfants fait l'éloge du régime de noix de cocos et de chair de tortue.

Sur cette même île se trouvent les puits, où les vaisseaux s'approvisionnent d'eau douce. Au premier aperçu on s'étonne d'en voir le niveau descendre et monter suivant le mouvement des marées. On est allé jusqu'à imaginer qu'ils se remplissaient d'eau de mer que les sables avaient la vertu de filtrer et de dessaler. Ces puits, à flux et reflux, sont communs aussi sur quelques-unes des îles basses des Indes occidentales. Le sable comprimé, ou le corail poreux, boivent l'eau salée comme ferait une éponge; mais la pluie qui tombe à la surface descend naturellement jusqu'au niveau de la mer environnante, refoulant un volume égal d'eau salée. Celle-ci s'élève ou s'abaisse avec la marée, la couche supérieure d'eau douce suit le mouvement, et pour peu que la masse soit compacte, il n'y a pas mélange. Il en arrive autrement partout où le terrain consiste en gros blocs séparés par des interstices; là, si l'on creuse un puits, on arrive à l'eau saumâtre.

Après dîner nous eûmes la curieuse représentation d'une petite scène superstitieuse, jouée par les femmes des Malais. Une énorme cuillère de bois, affublée de vêtements, et qu'on a fait séjourner dans le sépulcre d'un mort, devient inspirée, et danse et gambade à la pleine lune. Les cérémonies préparatoires terminées, la cuillère magique parut, portée par deux femmes, et commença à se démener convulsivement, tandis que femmes et enfants chantaient à qui mieux mieux. Je trouvai le spectacle grotesque, mais M. Liesk m'affirma que la plupart des Malais croient ces mouvements surnaturels.

La danse n'avait commencé qu'au lever de la lune, et il y avait plaisir à la contempler. La placide lumière de l'astre nous arrivait à travers les branches des cocotiers doucement agitées par la brise du soir. Ces nuits des tropiques sont si délicieuses qu'elles feraient presque oublier un moment les chers souvenirs de famille et de patrie, auxquels se rattachent les meilleurs sentiments de notre âme.


Le 6 avril, j'accompagnai le capitaine au fond de la lagune: le chenal y tournoie entre des coraux délicatement ramifiés. Nous vîmes plusieurs tortues auxquelles deux barques donnaient la chasse. L'eau peu profonde est si limpide que la tortue, qui y plonge et disparaît instantanément, est presque aussitôt retrouvée. Le canot à voile la suit, l'homme, debout à l'avant, s'élance sur la carapace, s'attache des deux mains au cou de l'animal, et se laisse emporter jusqu'à ce qu'il soit maître de la tortue épuisée. Il était amusant de voir les deux bateaux se devancer l'un l'autre, et les hommes s'élancer la tête la première dans l'eau à la poursuite de leur proie. À l'archipel des Chagos, sur ce même océan, les naturels, à ce que raconte le capitaine Noresby, emploient un odieux moyen pour enlever la carapace à la tortue vivante. Ils recouvrent de charbons incandescents l'écaillé, qui se retourne et qu'ils arrachent avec un couteau, laissant l'animal regagner la mer, où au bout de quelque temps, la carapace se reforme, trop mince pour être d'aucun usage, tandis que la pauvre créature se traîne toujours languissante et malade après cette barbare exécution.

Arrivés au bout de la lagune, nous traversâmes l'étroit îlot, pour voir, du côté du vent, la large mer se briser sur la côte. Je ne puis dire pourquoi, ni à quel point ce spectacle me paraît imposant: ces élégants cocotiers, ces lignes de verdoyants buissons, cette marge plate, infranchissable barrière, semée de blocs épars, enfin cette frange de vagues écumantes, qui se ruent alentour des récifs. L'Océan, comme un invincible et tout-puissant ennemi, lance ses flots, et il est repoussé, vaincu, par les moyens les plus simples. Ce n'est pas qu'il épargne les roches de corail, dont les gigantesques fragments jetés sur la plage proclament sa puissance; il n'accorde ni paix ni trêve; la longue houle, enflée par le doux mais incessant travail des vents alizés, soufflant toujours d'une même direction sur cet espace immense, soulève des vagues presque aussi hautes que celles qu'accumulent les tempêtes de nos zones tempérées; on reste convaincu à voir leur incessante rage, que l'île du roc le plus dur, de porphyre, de granit, de quartz, serait démolie par cette irrésistible force, tandis que ces humbles rives demeurent victorieuses. Un autre pouvoir a pris part à la lutte. La force organique s'empare un à un des atomes de carbonate de chaux et les sépare de la bouillonnante écume, pour les unir dans une symétrique structure. Qu'importe que la tempête arrache par milliers d'énormes blocs de rochers! que peut-elle contre le travail incessant de myriades d'architectes à l'œuvre nuit et jour? Nous voyons ici le corps mou et gélatineux d'un polype vaincre, par l'action des lois vitales, l'immense pouvoir mécanique des vagues de l'Océan auxquelles ne résisteraient, ni l'art de l'homme, ni les ouvrages inanimés de la nature.

Nous ne retournâmes à bord qu'assez tard, étant restés dans la lagune à examiner les champs de corail et la coquille géante du chama qui retient, jusqu'à la mort du mollusque, la main assez hardie pour s'aventurer sous son écaille. Je fus surpris de voir, presque en tête de la lagune, un large espace, d'environ deux kilomètres carrés, couvert de coraux, à branches délicates, tous morts et putréfiés bien que debout. Je finis cependant par m'expliquer ce fait. La plus courte exposition à l'air, sous les rayons du soleil, suffit pour tuer ces zoophytes; aussi la limite de leur croissance s'arrête-t-elle à la hauteur des plus basses marées du printemps: or, selon quelques vieilles cartes, l'île qui s'allonge du côté du vent était jadis divisée par de larges canaux, ainsi que l'attestent les arbres, plus jeunes aux places de jonction. Lors du premier état du récif, chaque forte brise, lançant un plus grand volume d'eau sur la barrière, tendait à exhausser le niveau de la lagune. Maintenant, au contraire, non-seulement l'eau n'est plus accrue par les courants extérieurs, mais elle est repoussée par la force du vent. De là vient, comme la chose a été observée, qu'en tête de la lagune, la marée ne s'élève pas autant par les fortes brises que durant le calme. Cette différence de niveau, quoique peu considérable, a entraîné la mort des coraux parvenus à leurs dernières limites.

À quelques milles de Keeling, M. Ross a trouvé, enfouie sur la côte extérieure d'un petit attole, dont la lagune est presque entièrement remplie de boue de corail, une diorite, un fragment de pierre verte arrondi et plus gros qu'une tête d'homme. Le capitaine et ceux qui l'accompagnaient ont été également surpris de la trouvaille, conservée depuis comme curiosité. En effet, dans ces parages où l'on ne rencontre pas une particule qui ne soit calcaire, le fait devient surprenant. L'île n'a été que fort peu visitée, un naufrage juste à cette place est chose improbable; faute de meilleure explication, j'en suis venu à croire que ce caillou, engagé dans les racines d'un arbre apporté par la mer et jeté à la côte, s'était enterré à cet endroit. J'ai vu, avec plaisir, mon hypothèse confirmée par Chamisso, le naturaliste distingué qui accompagnait Kotzebue. Il dit que les habitants de l'archipel de Radak, groupe d'attoles dans le milieu de l'océan Pacifique, cherchent des pierres pour aiguiser leurs outils dans les racines des arbres échoués sur la plage. Il est évident qu'il n'est pas exceptionnel d'en trouver, puisque les lois attribuent la propriété de ces pierres aux chefs, et infligent un châtiment à quiconque tenterait d'en dérober. L'éloignement de toute terre qui n'est pas l'œuvre des madrépores, est attesté par la valeur même qu'attachent au moindre caillou les habitants, qui sont pourtant de hardis navigateurs.