J'allai un autre jour visiter l'île de West, l'une des plus fertiles, où les cocotiers s'entourent de jeunes plants vigoureux, qui fleurissent à leur ombre, et dont les longs rameaux se recourbent et s'arrondissent en berceaux gracieux. Pour connaître le charme de ces ravissants bocages, il faut s'être assis là, et y avoir savouré le breuvage frais et délicieux qu'offre le lait de coco. Une large baie du sable le plus pur, le plus blanc, d'un niveau parfait, et que l'eau ne recouvre qu'aux grandes marées, allonge de petites anses dans les bois touffus de l'île; ce champ, qui a l'éclat d'un lac, et au-dessus duquel se balancent les tiges souples et les ombres mobiles des cocotiers, est de l'aspect le plus singulier et le plus agréable.

J'ai parlé du birgos, crabe nourri de noix de coco, et qui, très-commun sur toute la surface de ces îles, y parvient à une monstrueuse grosseur. S'il n'est pas de la tribu des pagures voleurs, il se rapproche fort de cette espèce. Ses deux pattes de devant sont terminées par de fortes et pesantes tenailles; la dernière paire est munie de pinces plus faibles et beaucoup plus étroites. Je n'aurais pas cru possible que ce crustacé ouvrît une noix de coco recouverte de toutes ses enveloppes; mais M. Liesk m'assura l'avoir souvent pris sur le fait.

Îles à coraux: Rade et pic de l'île de Borabora.—Dessin de E. de Bérard d'après l'atlas de la Coquille.

L'animal déchire d'abord l'enveloppe, fibre à fibre, toujours vers l'extrémité où se trouvent trois petits yeux; il se met ensuite à marteler de ses rudes tenailles, frappant sur le même creux jusqu'à ce qu'une ouverture soit faite. Tournant alors sur lui-même, il extrait de la noix, à l'aide de ses pinces postérieures fort minces, toute la substance blanche albumineuse. C'est un des plus curieux exemples d'instinct dont j'aie ouï parler; on n'eût jamais imaginé qu'il entrât dans le plan de la nature d'établir des rapports entre la structure du crabe et celle du coco. Le birgos, qui passe le jour à terre, se rend, dit-on, toutes les nuits à la mer, sans doute pour humecter ses branchies, et ses petits vivent quelque temps sur la côte où ils éclosent. Ces crabes habitent de profonds terriers sous les racines des arbres; ils y accumulent des quantités surprenantes de fibres de cocos épluchées, qui leur servent de lit. Les Malais s'emparent de ces masses fibreuses qu'ils emploient en façon de câbles. Les birgos sont excellents à manger, et sous la queue des plus gros on trouve une masse de graisse qui, fondue, donne un quart de bouteille d'huile très-limpide. On a prétendu que ce crabe grimpait au haut des cocotiers pour en dérober les fruits. Je doute que cela soit possible. Sur le pandanus, la chose deviendrait plus aisée; mais M. Liesk m'a affirmé que, dans ces îles, le birgos se contente des cocos tombés à terre.

Le capitaine Moresby m'apprend que ce crabe habite aussi les îles de Chagos et de Séchelles, bien qu'on ne le trouve pas dans l'archipel voisin des Maldives. Il abondait jadis à l'île Maurice, où l'on n'en voit presque plus. Dans l'océan Pacifique, cette espèce, ou une d'habitudes semblables, habite une seule île de corail au nord du groupe de la Société. En preuve de l'étonnante force des pinces de ce crustacé, le capitaine me raconta qu'ayant voulu en confiner un dans une épaisse boîte à biscuit en fer-blanc, dont il avait solidement assujetti le dessus avec du fil de fer, le prisonnier parvint à s'évader en retournant les bords du couvercle, laissant le solide métal traversé de petits trous faits comme avec un emporte-pièce.

Îles à coraux: Île de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou.—Dessin de E. de Bérard d'après Beechey.