Le 1er janvier 1790, deux bâtiments, une goëlette et un brick, quittèrent Rouen pour se rendre à Brest. Le brick venait d'être réparé et allongé: son nom primitif le Télémaque avait été changé; il devait s'appeler désormais le Quinlanadoine. A peine ces deux bâtiments furent-ils partis, que les autorités de Rouen donnèrent l'ordre de les arrêter, car le bruit s'était répandu qu'ils renfermaient des valeurs considérables appartenant, soit à la famille royale, soit à des émigrés de la noblesse et du clergé. La goëlette fut prise dans la Seine, et on saisit à bord l'argenterie de la famille royale. Quant au Télémaque, il échappa d'abord à toutes les poursuites, mais, le 3 janvier, il échoua sur un banc de sable en voulant passer la barre de flot de la Seine, à 120 mètres du quai de Quilleboeuf, et bientôt il fut presque entièrement couvert par les sables.
A la nouvelle de ce naufrage, le gouvernement fit partir de Cherbourg trois cents hommes, sous la conduite d'un ingénieur en chef qui avait pour mission de relever le Télémaque; mais après trois mois de travaux inutiles, on abandonna cette entreprise. Depuis 1790 jusqu'en 1843, de nouvelles tentatives, aussi infructueuses que la première, ont été faites par diverses sociétés, qui se sont ruinées sans obtenir aucun résultat satisfaisant. Nous parlerons seulement des plus récentes, de celles de M. Magny et de M. Taylor.
Sauvetage du Télémaque devant Quilleboeuf, fig. 1.
Une brochure publiée en 1842 évalue à 80 millions les richesses qui doivent être englouties dans le Télémaque; mais cette estimation ne repose sur aucune donnée certaine. Quelques personnes encore vivantes affirment seulement avoir entendu dire que des caisses remplies d'un métal fort lourd et garnies de cercles en fer par un tonnelier de Rouen furent embarquées pendant la nuit du 1er janvier 1790 à bord du navire naufragé... On a parlé aussi, mais vaguement, de 2,500,000 Fr. en espèces appartenant à Louis XVI, de l'argenterie des abbayes de Jumièges et de Saint-George, etc.; cependant nul fait positif n'est venu jusqu'à ce jour confirmer ces bruits, qui, comme toutes les nouvelles de ce genre, ont dû s'embellir en vieillissant.
Le 1er août 1837, par un arrêté composé de douze articles et signé de six membres du conseil d'administration de la marine, du vice-amiral secrétaire d'État Rosamel, et du commissaire de l'inscription à Honfleur, le ministre de la Marine accorda à M. Magny le privilège de travailler pendant trois années au sauvetage du Télémaque. En cas de réussite, M. Magny devait avoir pour sa part quatre cinquièmes de la cargaison, l'autre cinquième étant réservé par l'État pour la caisse des invalides de la marine. Plus tard ce privilège fut prolongé de trois années. Après avoir dépensé 65,000 fr., M. Magny renonça à ses espérances. En 1841, M. David, ex-associé de M. Magny, tenta de nouveau le sauvetage à ses frais; on croit même qu'il déplaça le navire de quelques mètres; mais il ne fut pas plus heureux que M. Magny. Enfin, le 19 juin 1842, M. Taylor forma une société en commandite, au capitale de 200,000 fr. divisé en 2,000 actions de 100 fr. chacune, et il proposa à ses actionnaires d'employer des moyens nouveaux pour retirer des sables où ils étaient enfouis les 80 millions de francs embarqués à bord du Télémaque.
Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était servi du procédé suivant: on ancrait au-dessus du bâtiment naufragé des chalands, grands bâtiments plats de six cents tonneaux, servant au transport des marchandises sur la rivière, puis on passait autour de sa coque des chaînes que l'on attachait à bord des chalands, dans l'espérance qu'elles soulèveraient le Télémaque à la marée montante; mais les chaînes, mal ajustées d'ailleurs, et ne supportant pas un poids égal, se rompaient l'une après l'autre dès que la mer commençait à monter; en conséquence, M. Taylor adopta le nouveau système de sauvetage que représente la planche placée ci-dessous.
Sauvetage du Télémaque, fig. 2.
On planta d'abord tout autour du Télémaque d'énormes pilotis; puis, après avoir établi sur ces pilotis un échafaudage solide, on passa des chaînes sous la coque du navire dans laquelle on enfonça en outre un certain nombre de barres de fer; ces chaînes et ces barres de fer furent ensuite amarrées à une espèce de pont mobile, qu'on exhaussa insensiblement à l'aide de moyens mécaniques. En soulevant ce pont, on devait nécessairement soulever le Télémaque, puisqu'il y était solidement attaché. Au mois de décembre dernier, on l'avait ainsi amené jusqu'à fleur d'eau; mais le mauvais temps, la crainte des glaces, et surtout le manque d'argent forcèrent M. Taylor à cesser ces intéressants travaux. On redescendit le Télémaque sur la couche de sable où il avait reposé pendant plus de cinquante ans, et on le débarrassa de tous ses liens. Les pilotis sont seuls restés debout à la place où on les a plantés. Poursuivi par ses créanciers, M. Taylor s'enfuit à Londres. Il paraît qu'il a trouvé de l'argent, car il vient de revenir en France, et il annonce la reprise des travaux de sauvetage pour le mois de mars prochain. On nous assure qu'il a renoncé au moyen dont nous avons donné la description, et qu'il se propose d'employer désormais des appareils de plongeurs récemment inventés en Angleterre; au lieu d'enlever le Télémaque et de le conduire à terre, on le dépècera au fond de la mer, et on en retirera....... tout ce qu'il contient.