Revue des Tribunaux.
Belgique.--M. Caumartin et M. Sirey.--Le 20 novembre 1842, un événement déplorable se passait à une heure du matin, dans la maison n° 11 de la rue des Hirondelles à Bruxelles, habitée par mademoiselle Catinka Heinefetter, artiste de l'Académie royale de musique.
Maison de Mlle Heinefetter, rue des Hirondelles, à
Bruxelles.
Voici, suivant une version dont nous ne pouvons garantir la parfaite exactitude, les circonstances de ce drame:
Un jeune avocat du barreau de Paris, M. Caumartin, arrivé à Bruxelles depuis quelques heures, s'était rendu, le 19 novembre, chez mademoiselle Catinka Heinefetter, à laquelle il venait faire une réclamation importante. Mademoiselle Heinefetter chantait ce soir-là au concert de M. Laborde. M. Caumartin attendit son retour.--A onze heures mademoiselle Heinefetter rentra, accompagnée de plusieurs personnes qu'elle avait invitées à souper. Elle offrit à M. Caumartin de lui faire mettre un couvert, mais celui-ci refusa, sous prétexte qu'il était fatigué et resta assis, pendant tout le temps que dura le souper, auprès du poêle placé dans la cheminée.
A minuit et quelques minutes, les convives se retirèrent. Mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie quittèrent le salon, où M. Caumartin resta seul avec M. Sirey, le fils du jurisconsulte de ce nom, et M. Milord de Lavillette, son ami. Tout à coup M. Sirey, qui, le matin même, avait fait à mademoiselle Catinka Heinefetter un cadeau de la valeur le 1,700 fr., et qui avait occupé la place d'honneur à son côté pendant le souper, s'écria: «Il est temps d'en finir.» Rapprochant de M. Caumartin, il lui intima l'ordre de se retirer.--Une altercation s'ensuivit, M. Caumartin donna un soufflet à M. Sirey, qui l'avait traité de polisson, et un duel fut convenu pour le lendemain; alors M. Sirey, s'armant de sa canne, en appliqua plusieurs coups tellement violents à M. Caumartin, que le sang jaillit en diverses places, puis il se réfugia dans la chambre de mademoiselle Heinefetter.
Cependant, après s'être plaint vivement à M. Lavillette de l'odieux traitement qu'il venait de subir, M. Caumartin se disposait à regagner son hôtel, lorsque M. Sirey rentra dans le salon, «Ah! tu n'es pas encore parti, s'écria-t-il en s'adressant à M. Caumartin; eh bien! je vais te jeter par la fenêtre.» En même temps il s'avança vers son adversaire, séparé de lui par la table, et il s'arma d'un couteau rond. Une lutte s'engagea. Blessé à la cuisse d'un coup de couteau, M. Caumartin saisit sa canne qu'il avait déposée en entrant au coin de la cheminée, et il essaya de parer les nouveaux coups que cherchait à lui porter son adversaire. Malheureusement cette canne était une canne à dard. M. Sirey en saisit l'extrémité inférieure, c'est-à-dire le fourreau qui resta entre ses mains et se précipita imprudemment sur son adversaire, armé malgré lui d'un poignard.--Avant que M. Caumartin eût eu le temps de retirer sa main, M. Sirey s'enferra lui-même et tomba entre les bras de M. de Lavillette son ami, en disant: «Je suis blessé.» Quelques secondes après, il rendait le dernier soupir.
«Vous l'avez tué!» s'écrièrent mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie, accourues enfin au bruit de la dispute.--Éperdu, hors de lui, M. Caumartin alla aussitôt chercher un médecin; un quart d'heure après il ramenait avec lui, chez mademoiselle Heinefetter, M. le docteur Allard, qui le croyait fou. Arrivés à la porte de la maison, ils apprirent que M. Sirey était mort. A cette nouvelle, M. Caumartin donna à son cocher l'ordre de le conduire au ministère de la Justice. Cependant il changea d'avis en chemin; rentré à son hôtel, il prit sa malle, et se fit mener à Malines; de cette ville, des chevaux de poste le conduisirent en Hollande, et, peu de temps après, il revint à Paris, pour déclarer qu'il était prêt à se constituer prisonnier, et pour charger de sa défense le bâtonnier de l'ordre des avocats, M. Chaix-d'Est-Ange.