«Chronique Musicale»
«Pour la musique, écrivait un jour Voltaire à madame Denis, je ne m'y connais guère; je n'ai jamais trop senti l'extrême mérite des doubles croches.» Sauf quelques exceptions, il n'y avait guère de Français, à cette époque, qui ne dût en dire autant. A la vérité, ils s'en seraient bien gardés pour la plupart; on se montre rarement d'aussi bonne composition sur son ignorance. Déjà même on avait en France, relativement à la musique, des prétentions assez élevées. L'Académie Royale de Musique passait dès lors,--à Paris, bien entendu,--pour le premier théâtre du monde, et Rameau, qui venait de détrôner Lulli, pour le plus grand des compositeurs. Rousseau, qui avait osé contester cette supériorité, avait été pendu en effigie, et le temps n'était pas éloigné où, du coin du roi au coin de la reine, des amateurs fanatiques devaient échanger maint cartel en l'honneur de Piccini et de Gluck. Mais, malgré ce bruit et ces grandes prétentions de la vanité nationale, la France était peut-être le pays de l'Europe où l'art musical comptait, en réalité, le moins d'adeptes; on y dissertait sur la musique, mais on ne la savait pas. Il en est pourtant de cette langue-là comme de toutes les autres: pour la comprendre, il faut l'apprendre.
Tout a bien changé depuis cette époque. On s'est accoutumé peu à peu à regarder l'étude de la musique comme une partie importante, sinon indispensable, de toute éducation libérale. Il y a peu de jeunes gens aujourd'hui qui, dès le collége, ou en sortant du collége, n'aient acquis de cet art des notions suffisantes pour le sentir et pour en jouir. Il n'y a guère de jeune fille un peu bien née qu'on n'ait placée dès l'enfance devant un piano; la classe ouvrière elle-même a pris part à ce mouvement, et l'enseignement simultané qu'a organisé B. Wilhem, après s'être établi dans toutes les écoles élémentaires de Paris, se répand avec rapidité dans les provinces. Le nombre des auditeurs intelligents et des amateurs habiles s'accroit chaque jour. Des sociétés philharmoniques se forment partout, et l'on peut conjecturer que, d'ici à dix ans, presque toutes nos villes de premier et de second ordre auront un orchestre capable d'exécuter convenablement les ouvres musicales les plus compliquées.
Cet heureux développement a produit les résultats qu'on en devait attendre. Les artistes se sont multipliés rapidement, et chaque jour en voit surgir de nouveaux. Les établissements publics consacrés à l'art se sont élevés à un degré de prospérité auquel, jusqu'ici, ils n'avaient jamais pu atteindre. Quinze fois par mois, pendant toute la saison d'hiver, le Théâtre-Italien encaisse des recettes qui lui ont permis d'élever les émoluments de ses chanteurs à un taux incroyable et presque fabuleux. A chaque représentation où la danse n'usurpe point la place de la musique, la vaste salle de l'Opéra s'emplit jusqu'au comble, et refuse parfois des spectateurs. L'Opéra-Comique, bien que, le plus souvent, il mette sur le marché musical des denrées d'une valeur moindre, n'en trouve pas pour cela moins de consommateurs. Quant aux concerts du Conservatoire, tout le monde sait de reste qu'à moins de s'y être abonné il y a cinq ou six ans, il est à peu près impossible d'y pénétrer aujourd'hui.
Rien de moins étonnant, après tout, que cet immense concours. Quiconque a pu assister une fois seulement à ces harmonieuses solennités dont la salle de la rue Bergère est le théâtre, quiconque a pu juger par lui-même du magnifique développement de sonorité que produit cet orchestre, de l'ensemble merveilleux qui y règne, de l'habileté mécanique de chaque exécutant, de l'ardeur qui les anime tous, du goût, de l'intelligence et du sentiment profond des beautés de l'art qui distinguent leur chef habituel, ne peut douter qu'on n'entende au Conservatoire de Paris ce qu'on ne saurait entendre dans aucune autre ville du monde. Les Allemands les plus disposés à vanter leur patrie reconnaissent cette supériorité: aucun n'a jamais dissimulé son étonnement et son admiration. Ils auraient d'ailleurs assez mauvaise grâce à le tenter, car c'est surtout au service de leurs grands hommes que nos exécutants se plaisent à mettre leur habileté, leur verve et leur énergie. La ferveur soutenue de leur culte pour Haendel, Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven et Weber, n'est-elle pas le plus digne hommage que la France ait jamais pu rendre à l'Allemagne?
La musique italienne triomphe à la salle Ventadour, comme la musique allemande au Conservatoire. A aucune époque le Théâtre-Italien n'avait attiré une pareille affluence; non que Mario ait remplacé Rubini, ou même que Rubini ait dû faire oublier Donzelli et Garcia; non que mademoiselle Grisi, brillante et chaleureuse cantatrice pourtant, se soit élevée jamais au niveau du génie fougueux de la Malibran, ou qu'elle ait atteint la perfection continue et idéale de la Pasta; non que la musique soit en progrès dans la Péninsule, et que les imitateurs de Rossini ne nous donnent lieu de regretter plus amèrement chaque jour le silence obstiné de leur maître; mais les artistes d'aujourd'hui recueillent le fruit des travaux de leurs devanciers. Grâce à tous les chanteurs de génie qui se sont succédé sans interruption de 1810 à 1830, et grâce surtout à Rossini, le théâtre Ventadour est à la mode et y sera longtemps. Quand on aura cessé d'applaudir par enthousiasme les interprètes actuels de l'art italien, on les applaudira encore par habitude, et Tamburini et Lablache pourront terminer doucement leur carrière au bruit d'hommages posthumes et d'acclamations rétrospectives.
Lablache, après tout, Tamburini, madame Persiani, madame Viardot-Garcia, Mario, ne sont pas des artistes d'un mérite ordinaire. Lablache a été l'une des premières basses-tailles de l'Italie à l'époque ou l'Italie était le plus riche en chanteurs. Madame Persiani, fille de Tacchinardi et son élève, ne dément pas son origine, et se montre en tout point digne de son maître. Il n'y a jamais eu d'exécution plus correcte, plus délicate, plus fine, plus élégante, souvent même plus hardie que la sienne. Quel dommage qu'à cette incontestable perfection elle ne joigne pas, dans certains cas, un peu plus de chaleur! Quant à Mario, il gagne tous les jours, et tout récemment encore il vient de faire, dans le rôle d'Othello, un pas immense.
On ne saurait contester d'ailleurs à l'administration du Théâtre-Italien une grande activité, un désir sincère de satisfaire le public et de le tenir au courant de la marche que suit l'art en Italie. En deux saisons, plusieurs ouvrages anciens, peu connus ou même oubliés, ont été repris avec succès: le Cantatrici Villane, par exemple, et le Turc en Italie. Quatre opéras nouveaux ont été représentés: la Vestale, de Mercadante, Saffo, de Pacini, Linda di Chamouni et Don Pasquale, de Donizetti. Cette dernière partition a été composée expressément pour Paris: puisse le succès qu'elle a obtenu engager MM. les directeurs du Théâtre-Italien à renouveler souvent cette épreuve! On a pu constater que l'auteur fécond, mais un peu négligé, de Lucrezia et de Linda di Chamouni s'était montré cette fois plus soucieux de sa réputation, et plus difficile dans le choix de ses idées. Le Théâtre-Italien de Paris est un salon élégant, où l'on ne doit se présenter qu'en toilette; l'auteur de Don Pasquale l'a compris, et ne s'en est pas mal trouvé.
Après quelques tentatives avortées, l'Opéra-Comique a rencontré enfin une mine féconde: la Part du Diable emplit quatre fois par semaine la jolie salle Favart, et vingt représentations ne paraissent pas encore avoir refroidi l'empressement du public. Plusieurs ouvrages nouveaux sont prêts ou ne tarderont pas à l'être, un, entre autres, d'un compositeur anglais dont on dit déjà des merveilles avant de l'avoir entendu: puisse-t-on continuer après! Le fait seul d'une partition écrite à Paris par un Anglais est par lui-même assez singulier pour piquer la curiosité publique, et c'est ce qui explique en grande partie la facilité avec laquelle nos directeurs de théâtre, hommes de spéculation avant tout, accueillent d'ordinaire les artistes étrangers. Quel imprésario refuserait un poème à un homme qui viendrait lui dire: «Monsieur je m'appelle Hoang-Pouf; je suis né à Macao, j'ai appris le contrepoint et la fugue au Conservatoire de Pékin, et j'ai dédié trois romances à la divine Pé-ku-su, seconde épouse légitime du sublime empereur de la Chine et de la Tartarie.--Comment, diable! mais c'est, Monsieur, un trop grand honneur que vous me faites! Quoi! Monsieur est Chinois! voilà une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être Chinois?»
Tout se dispose à l'Opéra pour la première représentation de la Démence de Charles VI. En attendant ce jour pénible et glorieux de l'enfantement, l'Opéra chôme un peu, et se repose, et vit de régime, précaution raisonnable, et que nous ne saurions désapprouver. Nous venons de dire par avance le nom de l'enfant qui doit naître, faut-il dire aussi le nom de son père, ou plutôt de ses pères?... un opéra bien constitué a toujours deux pères, et souvent il en a trois. Nous pouvons faire cette révélation sans être indiscrets. L'auteur des Enfants d'Edouard et l'auteur de la Juive prétendraient en vain à l'incognito; leur nom brille entouré d'une auréole trop lumineuse. Ils voudraient se cacher qu'ils ne le pourraient pas.