En faisant connaître dans notre prochain numéro le verdict du jury, nous résumerons aussi les faits principaux de cette affaire, dont les horribles détails ne peuvent inspirer que des sentiments d'horreur et de dégoût, même à cette portion du public qui recherche le plus avidement les émotions de la cour d'assises.
Mlle Maxime contre M. Victor Hugo.--Le Théâtre-Français ne pouvait se consoler de la mort tragique de Lorenzino, du Dernier Marquis et du Fils de Cromwell. Dans sa douleur, il se trouvait fort heureux d'être subventionné. Sa caisse ne résonnait plus du doux bruit de l'or ou de l'argent; le public, indécis, n'osait lui porter le produit de ses économies. Son commissaire se promenait souvent seul sur le trottoir toujours boueux qui borde sa salle; mais ces lieux déserts, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir de la foule qu'il y avait vue tant de fois accourir. Souvent il demeurait immobile sur le seuil de la porte, et il était sans cesse tourné vers le côté d'où viennent les bonnes pièces et les grands succès.
Tout à coup il aperçut un poète célèbre qui descendait de cabriolet, et s'avançait vers lui un manuscrit sous le bras. A cette vue, le commissaire
Ne se tint pas de joie;
mais profilant de la leçon que maître renard donna jadis à maître corbeau, il ouvrit ses deux bras, et ne laissa pas échapper sa proie. En effet, ce poète était M. Victor Hugo; ce manuscrit, une trilogie en vers intitulée les Burgraves. Reçu avec acclamation, le nouveau drame fut mis immédiatement à l'étude. Sur le refus de mademoiselle Rachel, mademoiselle Maxime,--cette ridicule invention d'un critique marié,--obtint le rôle de mademoiselle Guanumara, vieille fille âgée de quatre-vingt-cinq ans, qui a eu, dit-on, des malheurs dans sa jeunesse. Les répétitions ne tardèrent pas à commencer; mais chaque jour le large front du poète se couvrait de nuages plus épais et plus sombres, ses yeux lançaient des éclairs, et, par intervalles, un bruit étrange, semblable au roulement lointain du tonnerre, grondait entre ses lèvres; enfin l'orage éclata; la foudre, en tombant, atteignit mademoiselle Maxime. M. Victor Hugo lui signifia, dans un langage poétique, qu'elle était complètement incapable de jouer le rôle dont il l'avait chargée, et qu'il remporterait les Burgraves place Royale, si le comité ne lui trouvait pas à l'instant même une autre Guanumara.
Nous ne raconterons pas les scènes dramatiques qui suivirent, le désespoir de l'actrice, la fermeté du poète, les tourments du commissaire. De plus en plus inconsolable de la mort de Lorenzino, du Dernier Marquis et du Fils de Cromwell, le Théâtre-Français alla demander une Guanumara à l'Odéon, à la Porte-Saint-Martin... enfin à l'Ambigu-Comique, qui rit du malheur de son confrère, et qui lui céda, moyennant une faible gratification de vingt mille francs, sa meilleure actrice, l'ex-mademoiselle Théodorine, aujourd'hui madame Mélingue.
Cependant mademoiselle Maxime, étourdie par la violence du coup, commençait à reprendre l'usage de ses sens, lorsque la nouvelle Guanumara vint répéter à sa place; d'abord elle voulut continuer à réciter son rôle en présence de sa rivale victorieuse; mais elle renonça bientôt à cette protestation ridicule, et elle s'adressa aux tribunaux. Elle prétend que si l'auteur d'une pièce de théâtre a la faculté d'en distribuer les rôles à son gré, il ne peut plus, cette distribution une fois faite, retirer à un acteur le rôle qu'il lui a confié.
Dans son audience du vendredi 3 mars, le tribunal civil de la Seine, saisi de la contestation, s'est déclaré incompétent.