Il faut avoir été en Allemagne, il faut s'être arrêté dans le Mecklembourg pour savoir quel profond sentiment de respect et d'affection madame la duchesse d'Orléans a laissé dans le coeur de tous ceux qui l'ont connue. Depuis qu'elle a quitté Luidwigslust, toute la population de cette ville a les yeux tournés de notre côté. On s'est abonné aux journaux français, on attend les nouvelles de Paris avec impatience. Dès que le courrier arrive, la première feuille que l'on déploie, la première colonne que l'on cherche est celle où l'on espère lire le nom de la jeune duchesse. Chacun la suit avec une tendre sollicitude dans son séjour en France, et chaque famille parle d'elle comme d'un enfant chéri qui est loin et que l'on voudrait bien revoir. Par suite de cet amour, que le temps n'a pas affaibli, que l'absence n'a pas altéré, on aime le pays qui l'a adoptée, on voudrait le voir toujours heureux, puissant, paisible; car, dans la pensée des bons habitants de Luidwigslust, les destinées de la France se lient à celle de la jeune princesse. Nulle part on ne fait de voeux plus ardents pour la gloire et la prospérité de notre patrie, et nulle part celui qui vient de la France ou celui qui y retourne n'excite plus d'attention.

Les gens du peuple ont pour la princesse, qui a grandi sous leurs yeux, la même vénération et le même dévouement. Ils ne peuvent, dans leur ignorance, suivre ses destinées comme ceux qui connaissent l'histoire des contrées étrangères et lisent les journaux. Ils la voient toujours telle qu'ils l'ont vue autrefois, quand elle traversait avec son heureuse gaieté, son regard bienveillant et sa parole affable, les rues et le parc de Luidwigslust. Un jour j'avais pris une voiture de louage pour me conduire de Luidwigslust à Schwerin. Le long du chemin, je causais avec le cocher, bon et honnête vieillard, qui m'intéressait par la franchise de sa physionomie et la naïveté de ses récits. Après lui avoir parlé des traditions populaires de son pays, du château de Schwerin et des digues de Duberan, je lui demandai s'il avait connu madame la duchesse d'Orléans. Il baissa la tête à cette question, et garda quelques instants le silence comme un homme frappé d'un nom inusité qui cherche à éclaircir dans son esprit une idée un peu confuse, puis tout-à-coup me regardant avec un sourire de joie: «Ah! notre Hélène! s'écria-t-il (unser Helena), si je la connais! je le crois bien, moi qui l'ai vue toute petite passer tant de fois devant ma maison, et ma femme et mes enfants aussi la connaissent bien, et pourraient vous dire comme on l'aime dans le pays. Mais voyez-vous, ce nouveau titre que vous lui donnez troublait ma mémoire. Nous savons qu'elle est à présent une duchesse de France, et pourtant nous ne pouvons lui donner un autre nom que celui qu'elle portait parmi nous. C'est notre Hélène de Mecklembourg, quoi qu'il arrive.» Et là-dessus, le digne vieillard se mit à me raconter tout ce qu'il savait de l'enfance de la princesse, des actes de bonté, de commisération qui l'avaient rendue chère à toute la contrée, et son récit durait encore au moment où nous arrivions près des arceaux gothiques du vieux château de Schwerin.

A Weimar, où madame la duchesse d'Orléans a passé à diverses reprises plusieurs mois, depuis le palais de son oncle grand-duc jusqu'à la demeure du plus obscur bourgeois, tout le monde la loue et la bénit. L'affection que les habitants de cette ville avaient vouée à sa mère, ils l'ont reportée sur sa noble fille, et quand parmi eux je venais à prononcer son nom, il éveillait de toutes parts un accent d'amour et de reconnaissance. «Notre ange tutélaire ne nous a pas quittés, me disait une fois un ancien ami de Goethe; notre princesse Caroline vit encore au milieu de nous; elle revit avec toute sa grâce et sa bonté dans son Hélène, qui nous appartient autant qu'au Mecklembourg.

Madame la duchesse d'Orléans justifie cette constance d'affection par la fidélité qu'elle a conservée à ceux qu'elle a jadis connus et appréciés. En adoptant de coeur et d'âme la France, elle n'a point perdu le souvenir de sa terre natale. De loin, elle vit encore par la pensée dans sa chère Allemagne. Elle s'intéresse à ses progrès, à son bien-être. Elle suit d'un regard attentif le sort de toutes les personnes qu'elle a aimées. Elle prend part à leur bonheur, elle compatit à leurs souffrances, et leur envoie tour à tour, avec la promptitude ailée d'une générosité ardente un témoignage de sympathie, un encouragement, une consolation. Pendant que j'étais à Weimar, un artiste distingué mourut, et la première lettre de condoléance que reçut sa veuve éplorée était de madame la duchesse d'Orléans. Une autre femme s'en allait en Italie chercher, sous un ciel plus doux, un remède à une maladie de langueur, et sur sa route, dans chaque ville, les ordres de madame la duchesse d'Orléans avaient prévenu son arrivée, et des agents officieux venaient avec empressement lui offrir leurs services.

Dirai-je maintenant quels sentiments l'auguste princesse a inspirés dans le pays qui est devenu sa seconde patrie? Ah! la France entière le sait, et je n'ai rien à apprendre de ses vertus à ceux qui l'ont vue traverser une partie de nos provinces, à ceux qui chaque jour découvrent à Paris les nobles actions que sa modestie cherche à voiler et que la reconnaissance révèle.

Dès son enfance, madame la duchesse d'Orléans étudiait notre histoire et notre littérature; elle parlait notre langue en même temps qu'elle apprenait à parler sa langue maternelle, et quand elle a franchi la frontière d'Allemagne, et quand elle a posé le pied sur le sol de France, au milieu des populations joyeuses et empressées de la voir, le pays où elle entrait ainsi pour la première fois n'était point pour elle un pays étranger. Elle en connaissait depuis long-temps les jours de gloire et de malheur, les richesses et les illustrations. Elle arriva parmi nous comme une fille de France attendue depuis long-temps. Elle se dévoua aux voeux, aux intérêts de notre nation, en même temps que la nation se dévouait à elle.

Qui ne se souvient encore de ces fêtes solennelles de Fontainebleau, où elle apparut avec tant de charme et de dignité, où un ministre d'Etat disait en la voyant gravir d'un pas majestueux les marches de l'escalier du château: «On nous avait annoncé une princesse, c'est une reine qui nous arrive.» Qui ne se souvient de ces soirées du pavillon Marsan, où madame la duchesse d'Orléans accueillait si gracieusement avec son auguste époux les hommes distingués par leur naissance et les hommes distingués par leur caractère ou leur talent, les hauts fonctionnaires du royaume et les poètes, les députés du peuple et les artistes?

Hélas! un affreux malheur, un malheur qui a retenti comme un coup de foudre dans l'Europe entière a mis fin à toutes ces fêtes, à toutes ces réunions si belles et si intelligentes; mais Dieu veille encore sur ceux qu'il a si cruellement frappés, et la France contemple avec attendrissement la jeune princesse qu'un grand devoir soutient entre un deuil éternel et un espoir puissant, entre sa douleur d'épouse et ses consolations maternelles, entre les regrets du passé et les promesses de l'avenir.X. M.

Espartero.

Les destinées de l'Espagne sont depuis plusieurs années à la merci d'un soldat de fortune, que les circonstances et la force du sabre ont porté au faite du pouvoir et des honneurs. Don Baldomero Espartero, comte de Luchana, duc de la Victoire, duc de Morella, grand d'Espagne de 1re classe, généralissime des armées espagnoles et président du conseil de régence, c'est-à-dire à peu de chose près roi d'Espagne, est né en 1793, à Granatula, petit village de la province de la Manche. Il était le neuvième enfant d'une famille pauvre: son père était charron, d'autres disent charretier. Destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique, il entra dans un couvent pour y faire ses études. C'était au moment où Napoléon envahissait l'Espagne, en 1808. Espartero avait alors seize ans. Il prit part à l'élan général de la nation, et s'enrôla comme simple soldat dans un bataillon composé presque entièrement d'étudiants et de séminaristes. Bientôt ce bataillon fut incorporé dans divers régiments. Espartero, qui s'était distingué par sa bravoure, fut reçu dans l'école militaire établie dans l'île de Léon. Il en sortit avec le grade de sous-lieutenant; mais la guerre contre Napoléon était terminée, et comme il avait pris du goût pour la carrière militaire, il obtint de faire partie d'une expédition que l'on dirigeait contre les colonies espagnoles insurgées de l'Amérique du Sud.