Il commença par gagner la faveur du général don Pablo Morillo, qui l'attacha à sa personne, et, sa bravoure très-réelle aidant, il fit rapidement son chemin. Dans diverses rencontres, Espartero fit preuve d'une rare intrépidité, et fut blessé plusieurs fois. A la fin de la campagne, en 1821, Espartero était arrivé au grade de colonel. La passion du jeu dévorait l'armée d'expédition, et Espartero la partageait dans toute sa fureur Beau joueur, heureux autant qu'on peut l'être, avec un caractère qui était un mélange d'énergie, d'apathie et de ruse, Espartero se fit par le jeu une fortune considérable, et, chose rare, point d'ennemis: d'ailleurs, il s'était préparé à répondre aux mécontents et aux mauvais propos. Personne dans l'armée n'était plus adroit au maniement de toutes les armes: au couteau, au sabre et au pistolet. Espartero est demeuré depuis un joueur effréné; le jeu est l'occupation de tous les moments dont il peut disposer, et on assure que durant les fameuses négociations de Bergara, les deux rivaux, Espartero et Maroto, qui s'étaient connus dans la guerre d'Amérique, se réunissaient toutes les nuits dans une ferme, et décidaient, les cartes à la main, au trezillo, les clauses de la convention et les destinées de l'Espagne. Cette expédition d'Amérique a été la source de l'élévation d'Espartero. Le jeu lui donna une existence indépendante; les mêmes périls courus, les liens formés dans les camps et sur les champs de bataille, la conformité de goûts et de situation lui fit des amis, et lui prépara de futurs appuis. En effet, tous les officiers qui avaient pris part à cette guerre d'Amérique, de 1815 à 1824, formèrent, à leur retour en Espagne, une sorte de confrérie. Le dédain des vieux soldats de la guerre de l'indépendance leur donna le nom héroïque d'Ayacuchos, en mémoire de la désastreuse capitulation d'Ayacucho, qui mit fin à la guerre en même temps qu'à la domination espagnole en Amérique. Ils sont de tout temps restés très-unis, bien que la fortune et les événements les aient dispersés et enrôlés la plupart sous des drapeaux opposés dans la guerre civile.

Espartero fut chargé de rapporter en Espagne les drapeaux conquis dans la campagne, et reçut en récompense le grade de brigadier. Envoyé au dépôt de Logrono, il fit la connaissance de la fille d'un riche propriétaire du pays, et l'épousa malgré la volonté de son père. Jusqu'à la mort de Ferdinand VII, Espartero resta obscur dans une garnison; il en sortit à ce moment pour se déclarer en faveur d'Isabelle II, et dès que la guerre civile eut éclaté, il demanda à passer dans l'armée du Nord, et fut nommé commandant-général de la province de Biscaye. Espartero n'y fut pas heureux, et fut battu plusieurs fois par Zumalacarreguy; mais, comme il avait toujours payé de sa personne et que sa bravoure était reconnue, cela ne l'empêcha pas de devenir successivement maréchal-de-camp et lieutenant-général. Quand les événements de la Granja décidèrent le général Cordova à donner sa démission et à se retirer en France, l'armée était dans un tel état d'indiscipline et de dissolution, qu'Espartero était le seul capable de prendre sa place. Un décret du 17 septembre 1836 le nomma général en chef de l'armée d'opérations du Nord, vice-roi de Navarre et capitaine-général des provinces basques.

Sur ce nouveau théâtre, Espartero montra les plus heureuses qualités d'un chef de parti, c'est-à-dire de négociateur et de temporisateur, plus que les qualités d'un homme de guerre. Les circonstances, il faut le reconnaître, l'ont bien servi; mais aussi il a su en tirer bon parti, ce qui est peut-être le plus grand éloge que l'on puisse faire d'un général dont la mission est de conduire à bonne fin une guerre civile. Au moment où Espartero prit le commandement en chef de l'armée espagnole, Zumalacarreguy n'était plus; l'impulsion vigoureuse qu'il avait imprimée au mouvement insurrectionnel s'était éteinte au milieu des mesquines ambitions, des rivalités et des dissensions intestines qui remplissaient le camp de don Carlos. Les Navarrais, fatigués d'une guerre ruineuse, se lassaient de mettre la défense de leurs privilèges au service de la cause du prétendant. D'un autre côté, le gouvernement espagnol, reconnaissant enfin la gravité de la révolte carliste, s'était décidé à en finir à tout prix avec la guerre civile, et à y consacrer toutes les ressources disponibles. Fort de ces avantages que n'avaient pas eus ses prédécesseurs, Espartero profita de ces chances de succès. D'abord il commença par réorganiser l'armée espagnole, indisciplinée et démoralisée. Manquant de vivres et de solde, agitée par le souffle révolutionnaire qui enflammait tous les esprits, cette armée, affamée souvent, toujours mécontente, déposait, assassinait ses généraux, se livrait à tous les excès sans aucun frein, et faisait la moitié des succès de l'insurrection. Une victoire signalée remportée à Luchana, avec le secours, il est vrai, de cent cinquante artilleurs anglais, rendit le courage et la confiance à ses soldats. Cette victoire, qui amena la délivrance de Bilbao, est le plus beau succès militaire d'Espartero, et lui donna son premier titre de comte de Luchana. Après cela, Espartero s'occupa de rétablir la discipline dans son année, et il procéda avec cette vigueur momentanée, qui est un des traits de son caractère. Deux généraux avaient été assassinés par leurs propres soldats, Saarsfield et Escalera; il dissimula d'abord l'horreur que lui inspiraient ces atroces attentats, attendit d'avoir gagné par des succès la confiance de l'armée, et, quand il se crut assuré de l'obéissance, il punit les coupables avec un appareil aussi inattendu que hardi, et capable de frapper l'imagination des soldats.

Le 30 octobre 1837, en passant à Miranda del Ebro, il fait ranger son année en bataille, se place au milieu du carré formé par les troupes, leur fait sentir par quelques paroles énergiques l'énormité du crime commis contre les deux généraux assassinés. Aussitôt après dix soldats, reconnus pour les auteurs de la mort d'Escalera, sont tirés des rangs; on leur administre les secours de la religion, et Espartero les fait fusiller sous les yeux de l'armée, qu'il fait ensuite défiler devant les cadavres. Dix jours après, arrivé à Pampelune--c'était aussi le lieu où l'autre général avait été tué--il fait former ses troupes en carré sur les glacis de la citadelle, et les menace de les faire décimer si les coupables ne lui sont pas immédiatement désignés. Douze soldats sont forcés par leurs camarades de sortir des rangs. Dans le même moment arrivait le colonel Léon Iriarte, qu'on avait envoyé chercher; dès qu'Espartero l'aperçoit, il lui dit à haute voix. «Le public croit que votre seigneurie est coupable de l'assassinat de Saarsfield.--Je suis innocent, mon général, répond Iriarte.--Si vous l'êtes, répond Espartero, je m'en réjouirai; si vous ne l'êtes pas, dans deux heures votre seigneurie aura rendu compte à Dieu.» Une table et des sièges sont apportés; le conseil de guerre entre en séance; les prévenus sont interrogés, condamnés et fusillés à la vue de toute l'armée.

Mais en même temps qu'Espartero frappait son armée par ces actes de vigueur, il employait toutes sortes de moyens pour se concilier l'affection de ses troupes. Aucun général ne s'est montré plus soucieux que lui du bien-être de ses soldats, fatiguant les ministres de ses réclamations pour la paye, la nourriture, l'habillement et le recrutement de l'armée.

Cela fait, Espartero revint à son système de temporisation, et de coups décisifs lorsque l'occasion se présentait favorable. Dès le commencement, il s'était imaginé que la guerre pourrait se terminer par une transaction, et autant qu'il l'avait pu, il avait entretenu sur ce sujet des correspondances avec les chefs carlistes qu'il croyait plus accessibles que d'autres à ces idées. L'armée du prétendant n'était pas plus disciplinée que ne l'était celle du gouvernement de la reine-récente avant que le commandement en eût été remis à Espartero. Par un de ces mouvements qui se sont présentés tant de fois dans ces armées, Maroto était devenu général en chef des forces carlistes. Maroto était un ancien compagnon d'armes d'Espartero; il avait fait partie de l'expédition d'Amérique, et dès lors ce dernier ne douta plus du succès de ses plans. Des négociations s'ouvrirent entre les deux généraux; de part et d'autre elles furent conduites avec une extrême réserve, et naturellement il s'ensuivit une suspension dans les hostilités. Cependant Espartero, qui ne recule jamais devant un acte de vigueur lorsqu'il le croit utile à ses intérêts, résolut de presser par une victoire la conclusion des négociations qui traînaient en longueur depuis plusieurs mois. Les carlistes s'étaient retranchés dans des positions formidables, qui leur permettaient de faire des incursions en Castille; Espartero, par un coup de main, s'en empara à la tête de trente mille hommes, dans les derniers jours de mai 1839. Ce fut à l'occasion de cet événement qu'il fut nommé grand d'Espagne et duc de la Victoire. Une suite non interrompue de succès décida la déroute de l'armée carliste, et, le 29 août de la même année, la guerre qui depuis sept ans désolait trois provinces fut terminée par la convention de Bergara. Quinze jours après, don Carlos passait en Franco. Au printemps suivant, Cabrera était forcé d'y chercher un refuge, et la pacification de l'Espagne était achevée.

Telle a été, en résumé, la vie militaire d'Espartero. Comme nous l'avons déjà dit, il s'est montré temporisateur habile plutôt que grand général; mais si on a pu l'accuser de timidité, du moins il n'a pas été vaincu, et jamais ses succès n'ont été suivis d'un revers. Il a marché au but vers lequel il tendait lentement, sûrement, et, dans la situation, c'était peut-être le meilleur parti à prendre, sinon le seul. Il faut ajouter que peut-être ce système lui était dicté par son esprit, dont la qualité la plus remarquable est le bon sens et le jugement, autant que par son tempérament et sa santé. Froid, flegmatique, cette disposition à l'indolence était sans doute augmentée en lui par une inflammation chronique à la vessie, qui le force de passer au lit la plus grande partie de sa vie. Cette maladie ne lui permet pas de supporter la moindre fatigue. Ses soldats racontent qu'ils l'ont vu souvent, dans les longues marches, forcé par la douleur de descendre de cheval et se rouler à terre en poussant des cris. De même sa conduite est un mélange d'intermittences fiévreuses et de longues périodes de marasme. Peut-être l'activité continue lui déplaît-elle au moins autant qu'elle lui est nuisible; mais ce n'est qu'en Espagne qu'un pareil général est possible et qu'il a pu avoir des succès. Nous allons suivre maintenant Espartero sur un autre théâtre, celui de la politique.

A partir du moment où le gouvernement représentatif a été donné à l'Espagne, ses partisans se sont divisés naturellement en deux grandis fractions, celle des exaltés et celle des modérés; les premiers, énergiques, ardents, sont entrés hardiment dans les voies révolutionnaires, et veulent pousser l'Espagne le plus loin possible dans les voies de la démocratie; les seconds, au contraire, résistent à ce mouvement et se contenteraient volontiers d'un gouvernement modéré, mais ferme, et d'un régime de liberté sans licence Jusqu'à cette heure, ces deux partis se sont balances d'une manière à peu près égale dans la nation; mais les exaltés, par leur activité et leur audace, l'ont souvent emporté sur les modérés, et leur ont maintes fois enlevé par des coups de main hardis le pouvoir que ceux-ci ressaisissent ensuite par une lutte patiente. Les modérés ont eu leur plus ferme appui, jusqu'à la révolution de septembre, dans le pouvoir royal et dans la reine Christine; de plus ils comptent dans leur sein toute la noblesse, les hommes éprouvés par les affaires, tous les riches propriétaires qui ne sont pas carlistes, en un mot, tout ce qui, en Espagne, ressemble à une bourgeoisie, c'est-à-dire qu'ils ont pour eux tous les intérêts. Il était naturel que ces partis cherchassent un point d'appui dans les puissances étrangères les plus voisines, et qui depuis plusieurs siècles ont le plus influé sur l'Espagne, je veux dire la France et l'Angleterre. Les modérés tiennent pour l'alliance française, et cela n'est pas étonnant, puisque le noyau de ce parti s'est formé de tous les hommes compromis autrefois dans l'occupation impériale, et qui, après le retour de Ferdinand VII, ont été poursuivis pour la part qu'ils avaient prise à ce gouvernement, dont ils regrettaient les tendances libérales. Ensuite, c'est sur l'exemple de la révolution de 1830 qu'ils ont recouvré un régime libre et une constitution.

(La suite et le portrait à un prochain numéro.)