Mais gardons-nous de corrompre le peuple, sous prétexte de lui donner du repos et de le distraire; ne le convions point à des plaisirs empoisonnés. Napoléon avait une autre pensée: il songeait à bâtir un vaste théâtre populaire, et à y donner en nourriture à la multitude les chefs-d'ouvre de la scène française. Napoléon connaissait le peuple, et voulait encourager ses bons penchants. Le peuple, en effet, n'aime pas les mauvais spectacles pour eux-mêmes; il ne les prend que faute de mieux. Aujourd'hui qu'on les lui prodigue sans scrupule, à quel drame donne-t-il encore la préférence? au drame qui excitera sa pitié par la lutte de la jeunesse et du malheur, de la passion et de la conscience, et le théâtre aimé de la foule par-dessus tous s'appelle le Cirque-Olympique, celui qui retrace les grandes journées de nos guerres nationales et brûle sa poudre en mémoire de nos temps héroïques.
Théâtre du Palais-Royal.--Dernière scène des Deux-Anes.
--Personnages: Raphaël--Mlle Déjazet, Agnès--Mme Dupuis, Martin Sainville.
L'autorité n'y songe pas assez: une bonne et noble impulsion, émanant d'elle et donnée aux théâtres, finirait par amener les plus heureux résultats. Il ne s'agit point de tomber dans la pruderie et de monter en chaire; les salles de spectacle ne sont pas faites pour y établir des maisons de pénitence; mais ne pas laisser pervertir la vive et charmante gaieté de l'esprit français par l'envahissement de la grossière licence; mais arrêter le drame à la limite ou il devient malfaisant et dangereux, voilà quel devrait être le soin des gardiens grands et petits, placés en vedette à l'entrée du royaume dramatique; et remarquez qu'ils ont entre les mains les armes nécessaires, et qu'ils s'en servent mal. Volontiers ils croiseront la baïonnette contre une pensée généreuse et libre, contre la satire éloquente et morale d'une corruption ou d'un vice, en s'écriant: On ne passe pas! Mais qu'un vaudeville puant le mauvais lieu et l'argot, au geste effronté, à la tournure déhanchée, se présente en dansant quelque danse lubrique, ils le laisseront aller, toutes portes ouvertes. Est-ce incapacité ou indifférence? Est-ce habileté machiavélique? Oserait-on croire qu'il est plus facile de gouverner un peuple peu à peu corrompu par ces spectacles d'un matérialisme brutal, où le coeur s'avilit, où l'esprit se dégrade?
Pour nous, notre tâche est toute tracée: nous visiterons successivement ces nombreuses salles que le théâtre occupe dans toutes les directions; espèce de forts détachés d'où il lance sur Paris ses projectiles de vers et de prose. Les occasions ne nous manqueront pas. Si la production dramatique n'est pas toujours d'un excellent goût, on ne peut du moins lui refuser la fécondité. Chaque semaine voit naître quelque demi-douzaine de vaudevilles et de drames. Ces nouveau-nés nous serviront naturellement d'introducteurs dans les différents spectacles de Paris; ils nous mèneront aux loges, à l'orchestre, au parterre; ils nous feront connaître le talent des acteurs et le sourire des jolies actrices; examen hebdomadaire des oeuvres nouvelles et des comédiens, qui deviendra pour le lecteur une sorte de statistique dramatique et morale où il puisera, d'après les textes authentiques, tous les éléments d'une opinion et d'une jurisprudence complètes sur l'état des théâtres et de l'art dramatique.
Il est bien entendu que nous ne serons pas les maîtres de choisir; le hasard des représentations désignera le théâtre dont nous devrons nous occuper. Certes, pour inaugurer notre début, le Théâtre-Français avait ses droits de haut et puissant seigneur; mais à cette loterie des pièces nouvelles, le théâtre du Palais-Royal est sorti le premier; il nous arrive monté sur ses Deux Anes. Que le théâtre du Palais-Royal soit donc le bienvenu!
Tout le monde connaît ce petit théâtre qui fait face à Véfour, restaurateur si cher aux provinces. Ce voisinage est une sorte de symbole et d'allégorie; Véfour, en effet, et le théâtre du Palais-Royal pourraient confondre leurs enseignes: on passe de l'un dans l'autre; on va de celui-ci à celui-là. On mange chez Véfour, on digère au théâtre du Palais-Royal; il possède un public particulier qui a toujours le cure-dent à la bouche.
Le théâtre du Palais-Royal accommode ses vaudevilles en conséquence; tous ou presque tous sont montés au ton grivois, comme le peuvent demander des spectateurs ruminant dans une stalle ou au fond d'une loge après boire. Folles intrigues, lestes amours, bouffonnes aventures, tel est le fond de la poétique du théâtre du Palais-Royal; Aleide Tousez en est le gracioso burlesque, et mademoiselle Déjazet la piquante donzelle; jamais actrice ne fut plus parfaitement propre à remplir son rôle; rien ne lui manque: l'oeil égrillard, l'allure hardie, le pied leste, le propos plus leste encore; mademoiselle Déjazet est au grand complet: le théâtre du Palais-Royal n'a rien à lui réclamer. Depuis douze ans, elle l'enrichit; douze ans sur la tête de la plus folle grisette, c'est quelque chose! ce n'est presque rien pour mademoiselle Déjazet; toutefois, elle s'inquiète et prévoit le temps où il faudra compter. Pour éviter la qualité de demoiselle surannée, elle se fait homme. Mademoiselle Déjazet porte plus souvent au théâtre l'épée que l'éventail, et le frac que le cotillon. Et remarquez la singularité de la métamorphose! demoiselle, elle avait je ne sais quel ton et quel air de petit garçon; maintenant qu'elle joue les petits garçons, vous la prendriez presque pour une petite fille.
Dans les Deux Anes, elle s'appelle Raphaël; Raphaël est vif, espiègle et amoureux. Élève d'un vieux peintre de portrait, il adore la pupille du bonhomme, espèce d'Agnès champêtre. Un jour, Martin, c'est le nom du peintre, Martin a la sottise de laisser Agnès seule au logis. Aussitôt mon Raphaël de rôder autour de la maison, comme un petit loup scélérat autour de la brebis; puis il s'introduit dans la bergerie par la fenêtre, et s'affuble des vêtements du vieux tuteur jaloux. «Que vous êtes joli aujourd'hui, mon cher tuteur, que vous avez la voix douce et la main blanche!--Martin revient, et Raphaël s'esquive.--«Oh! mon Dieu, tuteur, comme vous voilà changé! que vous êtes laid, que vous avez la voix rude et la main noire et ridée!»
Martin se doute de quelque trahison; une autre fois, pour empêcher le larron de pénétrer dans la place, il clôt hermétiquement la fenêtre et la couvre d'une vaste toile sur laquelle il a peint un âne magnifique. «Par Dieu, le galant ne passera pas au travers! Mais par où l'amour ne passe-t-il pas? Raphaël, aussi léger qu'Auriol, s'élance et perce la toile de part en part pour aller rejoindre Agnès; mais si M. Martin revient, que dira-t-il? Vite, Raphaël prend sa palette et son pinceau,--et lui aussi, il est peintre!--et d'un trait il remplace l'âne détruit par un autre âne non moins âne; malheureusement il lui met un bât, ornement que le prédécesseur n'avait pas. «Qu'est ceci? dit Martin de retour; mon âne avec un bât!» et bientôt il devine le tour que lui a joué Raphaël; mais après tout, comme c'est un bonhomme de tuteur, de la vieille espèce des tuteurs de comédie, il s'attendrit, pardonne et marie les deux amants.