Un des griefs populaires contre la république française fut la suppression du Boeuf-Gras, que Napoléon, premier consul, rendit à l'amour des Parisiens.

Cependant le triomphe touche à son terme; le malheureux boeuf, exténué, essoufflé, haletant, succombant sous le faix de sa gloire, achève péniblement sa seconde promenade, qui sera, hélas! la dernière. Si les pérégrinations auxquelles il vient d'être condamné devaient se prolonger une semaine, du plus gras des boeufs qu'il était, il en deviendrait le plus maigre. Aussi songe-t-on à lui épargner, dans la personne de son successeur, les fatigues de cette marche forcée, et il est sérieusement question de faire traîner, l'année prochaine, le Boeuf-Gras dans un char qui sera tiré par quatre boeufs maigres, ses rivaux efflanqués et désappointés. Ainsi rien ne manquera désormais au triomphe: ni le far niente superbe et l'indolence du vainqueur, ni l'humiliation des vaincus.

La journée est terminée: le cortège la célèbre en s'attablant autour d'un festin pantagruélique, composé de toutes viandes de boucherie, où se boivent et se mangent les largesses prodiguées le mardi et le dimanche-gras à la bovine majesté. Quant à celle-ci, reléguée maintenant à l'étable, elle rumine sur le néant des grandeurs et des joies humaines, et elle n'attend plus que le coup fatal, et ce coup lui sera porté le surlendemain dès l'aurore!

Revue des Théâtres.

Ce ne sont ni les théâtres ni les salles de spectacles qui nous manquent; nous sommes très-riches dans ce genre-là. il y a même des esprits parfaitement sensés et dignes de foi qui prétendent que nous tombons dans la prodigalité. Voyez Rome, disent-ils; elle se corrompit et se dégrada par l'abus des richesses; Rome, au temps de sa nulle simplicité, était saine, vigoureuse et forte; le théâtre donne le même exemple que la grande république. Quand il était, pour ainsi dire, sous le chaume, jouant aux chandelles dans quelque coin du Palais-Royal ou de l'Hôtel de Bourgogne, il avait l'énergie de l'âge héroïque et de fiers élans de Cincinnatus: Corneille et Molière le conduisaient à la conquête; aujourd'hui, qu'il étale son fard à la lueur des lustres et possède des palais sur tous les points de la ville, il perd de plus en plus de sa vertu et de sa beauté.

Dans les simples demeures de sa première saison, les belles muses habitaient avec lui: c'était la comédie au fin sourire, qui lui révélait en riant les ridicules et les travers de l'espèce humaine; c'était la tragédie drapée dans les longs plis harmonieux de son manteau, qui lui enseignait à donner une voix et un accent poétiques à la passion.--Entrez dans ces salles élégantes et illuminées que le théâtre multiplie de tous côtés, qu'y trouvez-vous pour charmer l'esprit ou pour intéresser le coeur? Le vaudeville parlant l'argot des lorettes dans une veste de débardeur; le mélodrame et le drame tuant le bon sens et la langue dans les emportements de leur grossier pugilat. N'est-ce pas là, en effet, une image de cette décadence romaine que l'iambe du poète nous montre s'abandonnant à toutes les débauches du corps et de l'esprit? Le vaudeville est à la comédie ce qu'étaient, pour leurs glorieux ancêtres, ces jeunes libertins qui affectaient de parler la langue des carrefours et singeaient le ton des courtisanes. Et le drame, au point où le matérialisme de la scène l'a poussé, ne rappelle-t-il pas ces Scipion et ces Metellus, qui, trahissant les nobles enseignements de leurs pères, se ruaient dans les violences de l'orgie et du cirque? Si la muse, jetant sur nous un regard de compassion, n'avait point envoyé une jeune fille qui, renouant miraculeusement la tradition de l'art pur, a ramené le public aux sources abandonnées, le théâtre serait en proie tout entier aux coups de poing littéraires et à la cachucha, c'est-à-dire à la violence et à la sensualité.

Il est curieux, il est affligeant de voir avec quel laisser-aller le pouvoir favorise ce goût brutal ou effronté du théâtre actuel: il lui ouvre partout des voies nouvelles et lui fournit des moyens de se satisfaire. Le pouvoir se conduit avec le théâtre comme un tuteur qui s'associerait aux déportements de son pupille: grâce à ses complaisantes concessions, le vaudeville corrompu et le drame corrupteur continuent leur propagande; ils gagnent du terrain de jour en jour, pénètrent dans les quartiers les plus reculés et s'y bâtissent de petites citadelles avec permission et privilège du roi. C'est ainsi que le quartier du Panthéon, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marcel, ont fini par en être infestés. Le vaudeville et le drame ont chassé du boulevard du Temple toutes les innocentes récréations; les dernière marionnettes et la muscade ont disparu; la danse de corde n'a plus d'asile; madame Saqui elle-même, détrônée par l'invasion, a déposé son balancier. O fragilité des danses humaines!

Qu'on ne se trompe pas sur notre pensée; nous ne sommes point contraires à la multiplicité des théâtres: nous blâmons la légèreté ou la coupable indifférence qui prodigue les privilèges dramatiques, sans y attacher des conditions d'exploitation honorable et féconde. Le pouvoir concède le droit de bâtir une salle de spectacle, et puis tout est dit: c'est un magasin de couplets et de prose; dont il autorise l'ouverture, sans se soucier si l'on y débite de la bonne ou de la mauvaise marchandise. Mettre une arme si dangereuse et si puissante aux mains du premier venu, n'est-ce pas exposer la vie morale de la foule? Accorder sans garantie de tels privilèges, n'est-ce pas délivrer des lettres de marque pour courir sus impunément au goût, à l'honnêteté, au bon sens et à la pudeur publique?

Oui, sans doute, il faut des spectacles à cette ville immense; son prodigieux accroissement, l'aisance la plus générale, multipliant le besoin et le goût des distractions, rendent nécessaire et justifient cette augmentation des théâtres et des représentations dramatiques; qui pourrait surtout refuser aux classes laborieuses une part modeste dans ces plaisirs de la fiction, que la vanité élégante et riche se procure avec magnificence? L'ouvrier, après le travail de la journée, les aime et les recherche. Si une fable plaisante excite sa gaieté et fait éclater le rire, ne lui envions pas cet oubli de sa rude vie; ce n'est que l'oubli d'un instant; la réalité reprend son droit dès que la toile est baissée; elle attend et ressaisit notre homme à la porte.