Aux deux côtés du dais dont nous avons parlé, se tiennent, sur l'arriére du char, la Folie grelottant, et Vénus tenant en main la pomme qu'un jeune et beau bouvier lui décerna jadis. Dignes compagnes de:
L'AMOUR, en ailes de pigeon, trônant sous le dais, avec son arc, son bandeau, son carquois et ses flèches classiques. N'oublions pas surtout sa torche incendiaire, qui contraste d'une cruelle façon avec la froidure mortelle dont ce pauvret parait transi sous son maillot couleur de chair et sa tunique blanche. Ce n'est pas là cet Amour rose que nous a retracé le pinceau des Boucher, des Vanloo et des Delatour. Il est violet, l'infortuné! Il se révolte de temps en temps, et ses cris troublent plus d'une fois la pompe solennelle du cortège. Pour le faire taire, Hercule, qui lui a gardé rancune depuis l'aventure d'Omphale, le menace de sa massue. L'Amour. épouvanté, redouble ses clameurs, et la Folie perd son latin à lui parler raison.
C'est avec cette suite imposante que le puissant roi du carnaval s'offre à l'admiration de ses nombreux sujets, le dimanche et le mardi-gras. Durant la première journée de cette marche triomphale, il va rendre ses devoirs à M. le président de la Chambre des pairs, et à celui de la chambre des députés, le pouvoir parlementaire avant tout, puis à MM. les ministres et les ambassadeurs des diverses puissances étrangères qu'il régale d'une sérénade, accompagnée en faux-bourdon de ses augustes musiciens. De là on se rend chez le boucher, heureux possesseur du Boeuf-Gras, où tout le cortège prend part à une ample collation: pain, viande et foin à discrétion. On reste à table jusqu'au soir, puis on s'achemine rue de Bondy, chez le costumier, M. Deblin, qui a habillé tout l'Olympe. On dépose chez lui l'Amour, et le cortège continue son chemin jusqu'à l'abattoir. Le mardi-gras a lieu ordinairement la présentation du moderne boeuf Apis au château des Tuileries.
Cette année il n'y a pas été reçu.
Il va ensuite rendre une visite à son concitoyen et émule entrelardé, le fameux Boeuf à la Mode de la rue de Valois, où tout le cortège se livre à une nouvelle collation (hélas! l'infortuné n'en sera pas plus gras), tandis que les musiciens se relaient pour jouer l'air de circonstance:
Où peut-on être mieux
Qu'au sein de sa famille?
Après avoir suffisamment fêté et Bacchus et Comus, lesquels, bien qu'absents, n'ont pas tort, comme on voit, les dieux remontent sur leur char, les cavaliers sur leurs chevaux, et l'on mène le Boeuf-Gras chez M. le préfet de la Seine, M. le préfet de police, et diverses autres sommités administratives. Autrefois le Boeuf viellé, comme dit Rabelais, c'est-à-dire mené par la ville au son des vielles ou des violes, ne manquait jamais d'aller rendre visite à M. le premier président, voire le simple président à mortier du parlement de Paris. Or il advint, dit-on, qu'un jour M. Achille du Harlay ne s'étant point trouvé chez lui alors que le Boeuf-Gras venait de sonner à sa porte, le cortège qui stationnait devant la grande grille du palais, et qui s'impatientait d'attendre, gravit, y compris le boeuf, le grand escalier, et alla chercher M. le premier dans le sanctuaire de la justice. Une demi-heure durant, le boeuf se promena dans la salle des Pas-Perdus, au grand ébahissement de la basoche et des sergents, qui oncques n'avaient vu plaideur de cette taille et de cet organe. Le boeuf sortit enfin, je ne sais plus comment. Pendant tout le reste du carnaval, il ne fut plus question, parmi les badauds de Paris, que de l'ascension prodigieuse accomplie par l'oiseau de saint Luc.