--Comment cela? Vous n'êtes jamais sorti de ce village.
--J'en suis sorti pendant trois mois; et dans ces trois mois, j'ai été médecin... célèbre... et guillotiné.
--Guillotiné!
--Du moins à ce que prétend plus d'un brave homme à Nantes: je ne le crois pas tout-à-fait, malgré cela; mais ils le soutiennent.
--Racontez-moi cette histoire.
--Je le veux bien, mon jeune ami. Et si jamais vous la racontez à votre tour, vous pouvez l'intituler le Médecin malgré lui. Je commence:
Pendant la Terreur, je fus dénoncé au tribunal révolutionnaire, et des soldats vinrent jusqu'ici pour me prendre; mais averti par mes chers paysans et même défendu par eux, j'eus le temps de m'enfuir. J'arrive à Nantes; on m'avait indiqué une maison cachée dans un faubourg de cette ville, à la porte de la campagne, et habitée par une pauvre jeune femme, mère de deux enfants. J'y prends une petite chambre, et, pour éviter même le soupçon du mystère, j'écrivis au-dessus de ma porte. Aubry, médecin. Un de mes amis m'avait prêté un diplôme. Mon étiquette me semblait une carte de sûreté, et je m'endormis tranquille: je comptais sans les clients.
E. Legouvé
(La suite à la prochaine livraison.)