(Barberousse.)

Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se laisse pressentir.

Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir, en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze ans, le mystérieux inconnu.

Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison: l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant, il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que Fosco?--Tu le sauras ce soir.»

Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi! il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui:

Vois-tu, ma Régina, cette noble figure

Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né

Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné.

Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse.