--Il l'apprit!... on le lui dit!

--Qui donc?

--Moi!

--Vous!...

--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette réunion presque solennelle. Mon hôtesse avait pour voisine une jeune femme restée veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout à coup cette enfant est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravité devint danger, le danger devint mortel. M. Laroche était son médecin; on l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction advenait. Eperdue, la mère demande d'autres soins, d'autres conseils «M. Aubry! je veux M. Aubry!» On me fait venir; un troisième médecin est appelé, et le soir, à huit heures, nous entrons dans cette maison pleine de larmes et d'angoisses. La pauvre mère nous attendait dans la pièce d'entrée; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de déchirant dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau, et nous dit: «La voilà!» Nous la priâmes de s'éloigner, et nous restâmes seuls. Oh! que ceux qui ont trouvé un texte de scène plaisante dans une consultation de médecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne aimée! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans l'ombre, ce silence, cet arrêt à prononcer;... j'étais saisi d'une sorte de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et qu'on me revêtait de la robe de juge dans une condamnation à mort. Juge aveugle, juge sans connaître la loi... sans balance, rien que le glaive! La pitié vint se joindre à ce sentiment d'effroi, et acheva de me troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible gémissement et l'on commença l'examen de ce pauvre petit corps amaigri, qui retombait plié en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de légers cris plaintifs qui me perçaient l'âme, et je me détournais pour cacher mon émotion: mon émotion m'eût trahi. L'enfant reposé dans son lit et la maladie expliquée, nous nous retirâmes dans la pièce voisine; mais alors éclata une scène inattendue, et qui fit bientôt deux condamnés à mort au lieu d'un. M. Laroche proposa un remède terrible, mais décisif, «L'enfant est perdue si on l'essaie, dit le second médecin, et il offrit un autre moyen.--Si on s'y arrête, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc! reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'écriai-je, frappé d'épouvante, jamais! je ne...» Je m'arrêtai; j'allais me trahir! Situation terrible! Que faire? choisir? c'était tuer l'enfant peut-être. Révéler la vérité? c'était me perdre. Plus calme, j'aurais pu me récuser et désigner un autre médecin. Mais, surpris par cette attaque imprévue, je ne voyais que l'échafaud d'un côté, un cercueil de l'autre; et, pressé entre ces deux hommes, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, tous deux me disant: «Elle est morte si on ne le fait pas; elle est morte si on le fait...» je me taisais, éperdu...

«C'en est trop, dit le second médecin; qu'il prononce, ou j'abandonne l'enfant.

--Arrêtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M. Laroche.

--Prononcez donc!

J'hésitais encore... Le second médecin se leva pour partir...

--Je ne puis pas prononcer! m'écriai-je hors de moi, je ne le puis pas!