Le personnage principal de l'opéra nouveau, ainsi que son titre l'annonce, est Charles VI, ce roi qui fut si malheureux, et sous lequel la France fut si malheureuse. On est aux derniers jours de ce long ce triste règne; l'Anglais est maître de Paris et de la plus grande partie du royaume: Henri V, le vainqueur d'Azincourt, est mort; le duc de Bedfort commande son armée, exerce le pouvoir suprême au nom d'Henri VI, son neveu, tient le roi de France dans une sorte de captivité, et mène rudement la guerre dont le succès doit anéantir les dernières espérances du dauphin et des Français qui aiment encore la France. Le vieux Raymond est de ceux-là.

Qu'est-ce que le vieux Raymond? Cela n'est pas très-facile à deviner. Il habite une métairie; il est donc métayer. Cependant, il a été soldat jadis, et quand ses regards s'arrêtent sur une grande épée, qu'on voit chez lui pendue à la muraille, il dit souvent à demi-voix:

Ma bonne lame d'Azincourt, Quand donc pourrai-je te reprendre.

J'avoue que, pour ma part, je n'imagine pas ce qui l'en empêche, car il n'y en eut jamais une plus belle occasion. Sa fille Odette, qui parait une fille de sens et de résolution, est tout à fait de mon avis. «Agissez, lui dit-elle, et ne parlez pas.» Mais Raymond aime beaucoup à parler. Il aime aussi à chanter, et ne se fait guère prier quand on lui demande un refrain contre les ennemis de la France.

La France a l'horreur du servage, Et, si grand que soit le danger, Plus grand encore est son courage Quand il faut chasser l'étranger. Vienne le jour de la délivrance, Des coeurs ce vieux cri sortira: Guerre aux tyrans! Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera.

Ou voit que les inspirations poétiques de Raymond ne sont pas d'un ordre très-élevé. Il n'a rien de commun avec le Tyrtée antique: il est même bien loin du moderne Tyrtée, à qui nous devons les Messiniennes. Mais enfin son intention est bonne, et il faut lui en savoir gré. C'est un poète languissant et décoloré, j'en conviens; mais c'est du moins un citoyen dévoué, un sujet fidèle. Il le prouve bien, puisqu'il envoie sans hésiter sa fille auprès du roi dès la première réquisition.

Odette ne s'y décide pas sans quelques regrets. Cela n'a rien d'étonnant: elle aime un jeune écuyer, nommé Charles, qui, depuis quelque temps, rode autour de la métairie, qui lui a parlé d'amour, qui même l'a demandée en mariage à son père. Ce dernier point me semble assez grave, et j'aurais quelque peine à le croire, si Raymond ne le disait lui-même à sa fille, pour la consoler

Plus de tristesse, enfant! la noce à ton retour.

N'as-tu plus foi dans sa constance?