Cependant l'état-major et les troupes d'Espartero se répandaient dans la ville, et mêlaient leurs imprécations contre le gouvernement à celle des exaltés. Les places publiques et les rues se remplissaient d'hommes à figures sinistres: une émeute se préparait, selon la menace d'Espartero. Le 18, les membres de la municipalité s'établirent en permanence à l'Hôtel-de-Ville; des barricades furent élevées à l'extrémité de toutes les rues qui débouchaient sur la place où était le palais occupé par les deux reines; des dépôts d'armes avaient été forcés et livrés au peuple. Une députation de la municipalité à la tête des insurgés, se rendit à l'hôtel d'Espartero, qui leur fit bon accueil, parut à son balcon, et consentit à les accompagner chez la reine régente, pour lui demander le renvoi des ministres et le retrait de la loi sur les ayuntamientos. Il était alors près de minuit. Christine était avec les trois ministres qui l'avaient suivie, et qui, devant l'émeute, offraient leur démission. Espartero entra chez la régente avec sa femme et les généraux Valdes et Van-Halen. La reine reçut avec une froide réserve ses démonstrations de dévouement et ses offres de service, accepta la démission de ses ministres, mais refusa obstinément de révoquer la sanction donnée et de dissoudre les cortès. Espartero sortit à pied à trois heures du matin, et alla annoncer aux groupes qui stationnaient sur la place que les ministres se retiraient; les rassemblements se dissipèrent alors avec des cris de triomphe. Content d'avoir satisfait sa haine contre les ministres qui l'avaient bravé, Espartero s'occupa de mettre un terme au mouvement dont il avait reçu l'impulsion, et, retrouvant son énergie, mit la ville en état de siège; les exaltes, qui voulaient continuer leurs démonstrations, furent comprimés et l'ordre se rétablit.
Espartero.
Sous l'influence de ces événements, un nouveau ministère fut appelé: contrairement à ce qu'on attendait, il ne fut pas pris dans le parti exalté, mais parmi les amis d'Espartero, qui, prêtant les mains à cette combinaison, abandonnait tout ce qu'il avait demandé jusqu'alors. La reine régente se hâta de quitter cette ville, où son autorité et sa dignité avaient souffert de si graves atteintes, et dés qu'elle fut arrivée à Valence, où l'attendait le général O'Donnell et une armée qui lui était dévouée, elle renvoya ce cabinet et en forma un nouveau, choisi entièrement dans le parti modéré.
Ici se termine en quelque sorte la biographie d'Espartero; tout ce qu'il a fait depuis appartient à l'histoire contemporaine de l'Espagne, et est encore trop près de nous pour qu'il soit peut-être permis de juger définitivement sa conduite. Qu'il nous suffise de rappeler qu'à la nouvelle de ce changement de ministère, le parti exalté se souleva dans toute l'Espagne. La municipalité de Madrid donne le signal de l'insurrection et se déclare en permanence; la garde nationale prend les armes et se range sous ses ordres. Espartero, qui était rentré dans son apathie, est forcé par le parti des exaltés de formuler son adhésion à la municipalité. Il publie un manifeste où il pose, comme condition de sa fidélité à la régente, la révocation de la loi sur les ayuntamientos, la dissolution des cortès et le renvoi du cabinet. On sait ce qui a suivi. Le mouvement révolutionnaire de la capitale se propage de ville en ville; Espartero entre en maître et en triomphateur dans Madrid. Appelé par la reine régente à former un cabinet, il se rend à Valence avec les collègues qu'il a choisis. C'est là qu'après d'orageuses conférences, Christine se résout, le 10 octobre 1840, à abdiquer, et se retire en France. Espartero demeure souverain du royaume, à la tête de la régence, en attendant la majorité d'Isabelle II.
Depuis ce moment, l'Espagne a continué d'offrir le spectacle le plus étonnant et le plus déplorable de désorganisation et d'impéritie dans le pays et dans le pouvoir. Satisfait du poste élevé qu'il occupe, Espartero paraît indifférent aux luttes et aux rivalités des partis; son gouvernement se résume en une longue série de mystifications pour toutes les ambitions et toutes les espérances. L'Angleterre s'était flattée que, pour prix de l'appui qu'elle avait prêté au parti exalté et à l'élévation du régent, un traité de commerce ouvrirait les ports d'Espagne à ses produits manufacturiers; mais ce traité, jusqu'à présent ajourné, le sera peut-être encore longtemps. Les exaltés pensaient qu'il leur serait permis de réaliser leurs idées politiques sous le patronage du régent, à la fortune duquel ils ont tant aidé, mais depuis deux ans toutes leurs tentatives de se saisir du pouvoir ont été vaines. D'un autre côté, tout était à faire en Espagne, il fallait créer l'administration, organiser la justice, constituer les finances: voilà à quel prix l'Espagne eut pu se constituer, voilà quels étaient ses besoins les plus pressants. Rien n'a été fait. Ce malheureux pays a été livré au despotisme militaire, et au plus déplorable désordre financier et administratif qu'on ait encore vu, même en France.
Mais la déception générale a donné naissance à une coalition qui comprend les vainqueurs et les vaincus de septembre, les modérés et les exaltés, en un mot, tous ceux qui tiennent pour le gouvernement constitutionnel, contre Espartero, isolé au milieu de toute la nation et sans autre appui que l'armée. Tel était l'état des choses au commencement de novembre de l'année dernière, au moment où la réunion des cortès allait avoir lieu, réunion d'autant plus inévitable, que le budget n'étant voté que jusqu'au 1er janvier 1843, il fallait bien convoquer les chambres pour leur demander de nouveaux subsides. Dès le premier jour, une forte opposition s'est dessinée, et les deux chefs de la coalition ont été élus, à une forte majorité, l'un président, l'autre vice-président des cortès. Espartero était dans une situation fort critique, quand un événement fortuit, le soulèvement de Barcelone, est venu faire, une diversion, dont il s'est empressé de profiter. On sait tous les détails de sa campagne contre cette ville malheureuse. Ce ne sont pas les barbaries de Van-Halen et de Zurbano qui ont fait rentrer Barcelone sous l'obéissance du duc de la Victoire, ni qui ont empêché l'insurrection de se répandre; c'est l'absence d'un drapeau. Le lendemain du bombardement les élections municipales ont eu lien, et leur résultat a été si hostile au gouvernement, qu'il a été obligé de casser la ----- municipalité. La presse a recouvré sa voix, et fait entendre à toute heure ses menaces de vengeance et de haine. A Madrid, la nouvelle du bombardement de Barcelone a soulevé l'indignation publique. La presse, écho fidèle des sentiments de la population tout entière, s'est émue, et a exprimé hardiment l'opinion du pays. Les députés catalans ont demandé au régent, par une lettre vigoureuse, le renvoi immédiat des ministres qui ont conseillé ces violences. Un acte d'accusation contre le ministère avait été préparé par les mêmes députés et devait être déposé sur le bureau des cortès à leur réunion. Devant cette explosion qui se préparait, Espartero a dissous les cortés et a convoqué la nouvelle chambre pour le 3 avril prochain.
Tel est l'état présent de l'Espagne. Il est impossible de prévoir le résultat des élections qui se préparent, mais assurément de leur choix dépendra le retour de l'ordre et de la légalité, si audacieusement violés par le soldat ambitieux qui a saisi le pouvoir sans avoir la force d'en faire bon usage. Avant deux ans Isabelle II aura atteint sa majorité; Espartero se résignera-t-il à abandonner le pouvoir souverain dont il aura joui et abusé pendant plusieurs années? voudra-t-il continuer sa dictature militaire? dans quelle vue? il n'a point d'héritier. Ces graves questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit de tous ceux qui ont suivi le développement de la tragi-comédie qui se joue depuis près de dix ans en Espagne. Mais d'en chercher la solution probable, qui y songe? Tant d'habiles gens se sont trompés dans leurs calculs et leurs prévisions, que le parti le plus sage est peut-être, comme le disait un de nos plus spirituels diplomates, d'attendre et de regarder; c'est déjà beaucoup que de bien voir.