Qu'arrivera-t-il de tout cela? le public ne s'attache pas; il va un jour entendre une leçon de tel ou tel professeur; il sort satisfait le plus souvent, néanmoins il reviendra, s'il peut, si l'occasion se présente; chaque leçon est un chapitre bien détaché, faisant un tout complet, qui n'a besoin ni de ce qui précède, ni de ce qui suit. On reprochait à l'auteur du poëme des Jardins d'avoir fait un sort à chacun de ses vers, sans songer à la fortune de l'ouvrage; on pourrait dire de même que messieurs les professeurs s'occupent de faire un sort à chacune de leurs leçons, à chacun de leurs chapitres, sachant bien que leurs auditeurs se renouvellent sans cesse, et qu'il faut plaire à ceux qui passent. Les cours, pour la plupart, vivent de détails et manquent d'une idée générale; le seul qui soit véritablement suivi est celui de M. l'abbé Coeur, parce qu'il ne s'adresse pas seulement à l'esprit, parce que la pensée morale y vivifie la pensée intellectuelle, et forme le lien naturel des différentes leçons.
Espartero
(Suite et fin.--Voir nº, p. 10.)
Lorsqu'il fut élevé au commandement en chef de l'armée du Nord, Espartero tenait pour le parti des modérés, et quoique ses opinions politiques fussent faiblement prononcées, il était en butte aux injures du parti exalté; mais bientôt l'ambition de tenir un rang considérable dans le gouvernement, la vanité, les obsessions et les flatteries dont il était entouré, la conspiration permanente qui s'était établie dans dans le sein de son état-major, et dont il était l'âme, les résistances du gouvernement de la régente à ses prétentions exagérées l'éloignement peu à peu des modérés, et le jetèrent dans les bras du parti contraire, qui en a fait son chef. Nous allons le suivre dans cette marche.
Espartero reçut le commandement peu après les scènes de la Granja. Les suites de cet événement excitèrent son mécontentement, qui s'accrut de griefs particuliers, et tout en affectant de ne se mêler que de l'armée, il encouragea la résistance au ministère né de l'émeute de la Granja, et appartenant au parti exalté. L'armée était rentrée dans Madrid après la retraite de don Carlos, qui avait tenté de surprendre cette capitale. Des officiers de la garde adressèrent à la reine, au mois d'août 1837, une pétition pour demander le renvoi de ses ministres; ceux-ci demandèrent à leur tour que les auteurs de cet acte d'insubordination fussent traduits devant un conseil de guerre. Espartero s'y refusa. Les ministres, qui d'ailleurs ne s'entendaient pas sur les moyens de rendre à l'armée son rang naturel dans les pouvoirs de l'État, donnèrent leur démission. Le parti modéré salua Espartero comme un sauveur, et lui offrit la présidence du conseil et le département de la guerre dans le nouveau cabinet. Il n'accepta pas; mais il fit donner le ministère de la guerre au général Maix, sur le dévouement duquel il pouvait compter, tout en se couvrant d'une modestie qui cachait mal la joie qu'il éprouvait de ce triomphe. Bientôt, quoiqu'il prétendit se tenir éloigné du gouvernement, il acquit une influence considérable sur la direction du parti modéré; son quartier-général devint insensiblement un pouvoir dans l'État; il força tous les ministres, les uns après les autres, à compter avec lui, et à satisfaire à ses demandes; enfin, dans les négociations qui précédèrent la convention de Bergara, il agit de sa propre autorité, et procéda en souverain, sans en référer au ministère. Le cabinet plia devant lui, et n'osa pas le rappeler au devoir. Les ovations qu'il reçut après la retraite de don Carlos en France achevèrent de l'enivrer, et de le convaincre qu'il pouvait tout tenter.
Cependant le ministère avait peine à tenir tête à la majorité exaltée que les élections de 1839 avaient amenée aux cortès; il profita de la force que la pacification des provinces basques venait de donner au gouvernement, pour hasarder une dissolution et faire un appel au pays. En même temps, des hommes connus pour appartenir aux opinions les plus modérées furent introduits dans le cabinet. A une autre époque, ces actes auraient été du goût d'Espartero, qui, par suite surtout de ses habitudes de discipline, avait en aversion le parti révolutionnaire; mais toute solidarité politique entre lui et le gouvernement disparut devant une question d'amour-propre. Trois ministres avaient été remplacés, et parmi eux le ministre de la guerre; les cortés avaient été dissoutes, et Espartero n'avait pas été consulté: il en fut blessé profondément.
Il y avait auprès d'Espartero un homme qui jouissait de toute sa confiance, le brigadier Linage, ambitieux, habile, n'appartenant à aucun parti et prêt à les servir tous. Il s'était rendu nécessaire à Espartero, dont il était le secrétaire, le conseiller, le factotum. Livré au parti exalté, il travaillait sans relâche à indisposer Espartero contre le ministère, et il était aidé dans cette tâche par les commissaires anglais, qui avaient su se concilier l'estime et l'amitié du généralissime, tandis que les agents français auprès du quartier-général étaient sans aucune influence. Averti des dispositions d'Espartero, les exaltés travaillèrent de tous leurs efforts à les exploiter à leur profit. Une polémique s'établit dans les journaux sur le sentiment du duc de la Victoire au sujet des mesures du cabinet. Ce fut alors que parut dans la Gazette d'Aragon une lettre de Linage dans laquelle il était dit en substance que le général, sans prétendre s'immiscer dans les affaires du gouvernement, tenait pour fâcheuses la dissolution des cortés et la modification du cabinet. Cette lettre fit beaucoup de bruit; si Espartero ne l'avait pas dictée, du moins elle n'avait pu être écrite qu'avec son autorisation. Les ministres offrirent leur démission; la régente la refusa, et somma Espartero de s'expliquer sur la lettre de son secrétaire. La réponse du duc fut évasive. Le ministère demanda la destitution de Linage; Espartero n'y consentit point, lui fit seulement écrire dans le même journal une autre lettre modifiant la première sans la contredire, et l'incident parut terminé.
Les élections, qui eurent lieu sur ces entrefaites, donnèrent une immense majorité au parti modéré. Ce succès humilia Espartero, et tandis que le ministère croyait être assez fort pour se roidir contre les exigences et les prétentions du généralissime, les exaltés travaillaient avec plus d'ardeur que jamais à le séparer davantage du parti des modérés et à l'attirer dans leurs rangs: ils ne tardèrent pas à réussir. Espartero s'offensa des résistances qu'il trouvait dans le cabinet et même dans la volonté de la reine régente: ses expressions habituelles de dévouement se refroidirent insensiblement; il devint de jour en jour plus impérieux. Au moment de faire des promotions dans l'armée, il proposa insolemment Linage, dont tous les ministres avaient demandé la destitution, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques membres du cabinet considérèrent cette proposition comme une insulte; mais il fallait en finir avec Cabrera, le dernier champion de la cause carliste, et Espartero était seul capable d'en venir à bout. Le gouvernement céda; Linage eut son brevet de maréchal-de-camp, et les trois ministres, dont l'entrée dans le cabinet avait déplu à Espartero, se retirèrent. Cette concession, loin de le calmer, ne fit qu'accroître sa confiance. Il restait dans le ministère deux hommes qu'il haïssait comme des ennemis personnels, M. Perez de Castro, président du conseil, et M. Arrazola, ministre de la justice: il ne songea plus qu'à les renverser, afin qu'il fût bien démontré que tout devait se courber devant son autorité.
Cependant la nouvelle session des cortés s'ouvrait et donnait au ministère l'appui d'une majorité forte et compacte. Le cabinet crut que le moment était venu de porter un coup décisif au parti exalté, et il proposa la fameuse loi sur les ayuntamientos, ou les municipalités. Instituées aussitôt après les événements de la Granja, et dans les formes réglées par la constitution de 1812. c'est-à-dire sur des bases extrêmement démocratiques les municipalités exerçaient une grande action sur les élections. La nouvelle loi changeait le système établi, et les enlevait à l'influence des associations populaires. Les dernières élections avaient prouvé que, même avec des municipalité élues sous l'empire de la constitution de 1812. les élections pouvaient donner une majorité au parti modéré; que serait-ce donc, pensa le ministère, quant le pouvoir municipal, source de l'élection, ne serait plus livré au grand nombre! Les exaltés, sentant bien que c'était pour eux une question de vie ou de mort, se préparèrent au combat; leur unique espoir était en Espartero qui était plus puissant et plus populaire que jamais; ils le désignaient hautement comme leur chef, et rien dans ses paroles, dans sa conduite ne protestait contre cette qualification. En ces circonstances, la reine régente signifia brusquement au président du conseil la résolution qu'elle avait formée d'aller à Barcelone avec sa fille, dont l'état de santé exigeait l'usage des bains sulfureux. Jusqu'à présent on n'a pas encore découvert le motif réel de ce voyage, que rien ne commandait puisqu'il y a des bains sulfureux en Espagne ailleurs qu'à Barcelone, et moins loin de la capitale. De toutes les explications la plus vraisemblable est que le but de la reine Christine était de voir Espartero; car, chose étrange, bien qu'elle entretint avec lui depuis longtemps une correspondance privée qui avait souvent inquiété ses ministres, elle ne l'avait encore vu qu'une et dans un temps où il ne se doutait pas encore de son avenir. Elle n'avait rien épargné pour se l'attacher; elle l'avait comblé de titres et d'honneurs; elle avait appelé auprès d'elle la duchesse de la Victoire, et lui avait donné le premier rang à la cour: elle fondait donc sur lui beaucoup d'espérances. De son côté, Espartero n'avait jamais laisse échapper une occasion de protester de son dévouement pour sa souveraine, même au milieu de ses plus violents démêlés avec les ministres. Peut-être aussi la reine régente comptait-elle essayer sur lui la force de l'entraînement qu'elle a presque toujours exercé sur ceux qui l'ont approchée, par la séduction de son esprit, de ses charmes et de ses manières. Dans quel dessein? on l'ignore, mais on va voir combien elle s'était trompée, si ses calculs ont été tels qu'on le suppose.
Les deux reines partirent, accompagnées de M Prez de Castro, président du conseil, et de deux autres ministres, celui de la guerre et celui de la marine. Les exaltés avaient tout préparé pour que la réception faite aux reines fût significative. A Saragosse, la municipalité leur adressa une harangue énergique; la population les poursuivit partout des cris de vive la constitution! vive la duchesse de la Victoire! à bas la loi sur les ayuntamientos! Ce fut à Lérida que la régente rencontra Espartero. Dans la première entrevue il fut insignifiant, dit-on, mais dans les suivantes il fut injurieux, violent, et, se prononça énergiquement contre le ministère, contre les cortès, contre la loi des ayuntamientos, et finit par parler en maître. La réception que Barcelone fit aux deux reines aurait du calmer les craintes qui assiégeaient l'esprit de la reine et de ses ministres. Le peuple les avait accueillies avec un enthousiasme extraordinaire; mais la municipalité de Barcelone attendait pour manifester ses sentiments hostiles l'arrivée prochaine du duc de la Victoire. L'orage se préparait donc sourdement: il éclata bientôt. Dès que l'on sut que le duc de la Victoire approchait de Barcelone, une foule immense se porta à sa rencontre, l'entoura et le porta comme en triomphe. Sur son passage des acclamations frénétiques le saluaient, et de temps en temps éclatait le cri de mort aux Français! qui est comme le cri de ralliement des exaltés. Le même jour, 13 juillet, Espartero se présenta chez la reine et renouvela ses impérieuses demandes du renvoi du ministère et du retrait de la loi sur les ayuntamientos, que l'on discutait encore dans les chambres. La reine régente refusa courageusement, et le lendemain la nouvelle de l'adoption par les chambres étant arrivée, elle donna sa sanction à la loi et y apposa sa signature. Dès qu'Espartero eut appris que la reine régente avait signé, il entra dans une violente colère, se renferma chez lui, et envoya sa démission dans une lettre écrite par Linage, en accusant la reine d'avoir manqué sa parole. La démission fut refusée, et comme Christine lui disait qu'en sa qualité de commandant des troupes, il lui répondait de l'ordre, Espartero déclara qu'il fallait choisir entre le ministère et lui, et que si la reine ne révoquait pas la sanction qu'elle avait donnée à la loi, elle verrait couler le sang jusqu'au genou.