M. Patin et M. Egger, à la Sorbonne, traitent, l'un de la comédie latine et de Térence en particulier, l'autre des origines de la comédie grecque. M. Patin s'est acquis depuis longtemps une réputation de finesse et d'élégance classique, consacrée naguère par les suffrages de l'Académie Française. On se souvient que M. Sainte-Beuve a comparé M. Patin à l'abeille attique, butinant sur les fleurs de l'Hymette; malheureusement, M. Patin professe depuis bien des années, et l'on vieillit de bonne heure dans ce pénible métier de l'enseignement. Les rares qualités du savant professeur, son élégance exquise, la pureté de son goût, la délicatesse de son esprit, ressemblent aujourd'hui à de belles fleurs séchées dans un in-octavo. M. Patin parle du bout des lèvres, d'une façon pincée, qui semblerait prétentieuse si l'on ne connaissait d'ailleurs l'honnêteté de l'homme et la modestie du savant. M. Egger prouve que la science, que la philologie même peut quelquefois s'allier à des qualités un peu plus mondaines. En l'écoutant, on se rappelle ce que disait Labruyére de l'érudition, au chapitre des Jugements: «Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte de l'érudition... L'on trouve chez eux une prévention toute établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre, etc. Il semble néanmoins que l'on devrait décider sur cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter si le même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à être poli.» Cette politesse de l'esprit se traduit dans le cours de H. Egger par une certaine élégance facile de parole et de style, par un heureux mélange de la science et de la littérature; en un mot, on y trouve, aimables et intéressants, Epicharme, Eupolis, Cratinus, dont il ne reste que des fragments de vers et des moitiés de mots d'une authenticité fort contestable.
Théologie-M. L'ABBÉ COEUR.
M. l'abbé Coeur, l'un des prédicateurs les plus distingués de notre temps, occupe à la Sorbonne la chaire d'éloquence sacrée, et cherche dans la morale chrétienne les preuves divines du catholicisme. Debout, comme dans la chaire évangélique. M. l'abbé Coeur répand sur son auditoire la parole de vie, oubliant volontiers qu'il est professeur, qu'il s'adresse plutôt à des disciples qu'à des ouailles. Le ruban de la Légion-d'Honneur brille sur sa poitrine, et semble ajouter encore à l'autorité de son éloquence, en rappelant les services éminents qu'il a rendus à l'Église et à la religion. Jeune encore, M. l'abbé Coeur, le front haut, l'oeil inspiré, la voix brève, animée, a toujours la fougue du missionnaire qui ne fait point de controverse, mais veut aller au coeur et toucher les endurcis. Son succès est immense: il compte dans son auditoire des personnages considérables, dont la seule présence est un éloge. Pourtant, puisque M. l'abbé Coeur est en Sorbonne, qu'il soit permis à nous, profanes, de lui adresser quelques critiques littéraires et mondaines: de lui reprocher, par exemple, des fautes de prosodie, des syllabes trop brèves, d'autres, au contraire, trop allongées; de plus, une certaine monotonie de gestes, enfin des mouvements de bras pénibles, qui ressemblent parfois à des contorsions. Je sais que l'orateur chrétien se soucie peu de ces vanités, mais le professeur doit y prendre garde.
Histoire.--M. MICHELET Collège de France.
M. Michelet ne veut pas charger ses auditeurs de faits et de dates; assuré d'ailleurs des vieilles sympathies du public, il essaie d'initier ses nombreux disciples aux secrets les plus intimes de sa méthode historique. M. Michelet, chacun le sait, aime surtout à isoler un fait pour en saisir le côté pittoresque et la pensée philosophique Son cours n'est que le récit de ses impressions personnelles, de ses prédilections historiques et littéraires. M Michelet est à l'âge où l'on se souvient volontiers, et où l'on se complaît dans la mémoire de ses émotions passées, de ses affections d'autrefois. Il parle simplement, comme avec lui-même, par petites phrases détachées, dont le lien n'existe souvent que dans la pensée de l'orateur. Le public ne devine pas d'abord la transition, et trouve quelquefois la leçon un peu décousue, parce qu'on le mène des bords du Rhin à la bibliothèque Sainte-Geneviève, des poèmes indiens au Panthéon; mais il y a dans tous les détails tant d'esprit et de grâce, souvent même un sentiment si profond et si vrai, que l'on ne se sent pas le coeur de penser même à une critique. Peu jaloux de la gloire posthume, M. Michelet ne laissera pas de mémoires à publier après sa mort: mais il nous raconte tous les jours en chaire sa vie d'historien, de poète, de rêveur. Il veut nous montrer comment il a compris, comment il a aimé l'histoire, et nous léguer à la fois et cette intelligence et cet amour.
Nous regrettons vivement de ne pouvoir aussi passer en revue les autres cours publics, qui méritent tous une mention spéciale; au moins citerons-nous encore à la Sorbonne les savantes et consciencieuses leçons de M. Charpentier, professeur d'éloquence latine; de M. Ozanam, professeur de littérature étrangère; les spirituels enseignements de M. Geruzez; et, au Collège de France, les cours très-suivis de MM. Ampère et Burnouf, qui occupent les chaires de littérature française et latine.
Maintenant, à ces justes éloges nous sera-t-il permis de joindre quelques critiques tout aussi légitimes, à notre sens?
Bien certainement nous ne reprendrons pas en détail les différents cours que nous venons d'énumérer; nous ne chicanerons pas M. Saint-Marc Girardin sur quelques scènes du drame moderne, que nous comprenons autrement que lui. M. E. Quinet sur quelques théories poétiques qui nous semblent assurément contestables; mais nous nous bornerons à une critique générale, s'appliquant à toutes les chaires, et ressortant d'ailleurs de nos observations préliminaires.
Ne serait-il pas vrai de dire, par exemple, que messieurs les professeurs du Collège de France et de la Sorbonne, pour la plupart, se préoccupent moins de l'enseignement lui-même que de leurs propres leçons, moins du public que de leur livre? Il est manifeste en effet, pour le moins clairvoyant, que la pensée du livre domine dans toutes ces leçons; M. Simon développe sa thèse sur Proclus et achève de s'édifier sur la philosophie alexandrine: M. Egger, si consciencieux d'ailleurs, prépare évidemment son mémoire pour l'Institut; M. Saint-Marc Girardin y va même plus franchement; son livre est écrit, et avant de le donner à l'impression, il le relit une dernière fois avec le public, faisant comme ces peintres qui exposent d'abord un tableau dans leur atelier avant de l'envoyer au salon. Le reproche que nous adressons ici à messieurs les professeurs, c'est de faire leur cours un peu trop pour eux-mêmes, de se considérer dans leurs chaires plutôt comme des savants et des écrivains que comme des professeurs; c'est, en un mot, de faire exclusivement les affaires de leur esprit de telle sorte que la critique pourrait se borner presque à donner un bulletin bibliographique de la Sorbonne et du Collège de France, appréciant tel cours comme une thèse de doctorat, tel autre comme un mémoire pour l'Académie des Inscriptions; celui-ci comme une suite de feuilletons critiques, celui-là comme un volume de mélanges historiques et philosophiques. Les cours de la Sorbonne et du Collège de France ressemblent le plus souvent à ces séances publiques de l'Athénée, de l'Institut, des Sociétés savantes, où chaque membre vient lire au fauteuil quelques pages écrites. Pour peu que l'exemple de M. Saint-Marc Girardin fasse des imitateurs, les professeurs se lasseront bientôt de parler; ils achèveront de considérer leurs disciples comme des lecteurs, et monteront en chaire avec leur manuscrit. Aujourd'hui, du moins, on peut dire, en empruntant l'expression vulgaire, qu'ils parlent comme un livre.
Sans doute le public trouve son compte à cette communication d'essais distingués que messieurs les professeurs veulent bien lui faire; un bon livre est certainement meilleur quand l'auteur lui-même prend la peine de le lire, quand cette lecture est débitée d'une façon élégante, spirituelle, animée; et de notre temps, où on lit si peu et si mal, où l'on commence volontiers un livre par la fin, comme s'il s'agissait d'un volume chinois, c'est rendre au public un service signalé que de lui faire de semblables lectures. Mais, encore un coup, est-ce bien là l'enseignement? y a-t-il un maître? y a-t-il des disciples? M. Michelet ne s'aperçoit-il pas qu'il a dépassé son public, et que bien peu des auditeurs le peuvent suivre sur les hauteurs où il s'est désormais placé? M. Simon ne devrait-il pas penser qu'il est chargé de nous apprendre l'histoire de la philosophie, et que toute cette histoire n'est pas dans l'école d'Alexandrie? Croit-il que le public ait à finir d'acquérir, comme lui, une véritable spécialité alexandrine? Ne serait-il pas temps enfin de devenir un peu plus élémentaire, en variant son sujet, au lieu de raffiner sur des matières à peu près épuisées?