Comme la poésie, comme la musique, la peinture, elle aussi, a ses premières représentations, plus solennelles peut-être, plus désirées que toutes les autres. Quinze cents oeuvres nouvelles, entièrement inédites, qui vont tout à la fois se découvrir aux yeux! Quinze cents tableaux et sculptures! Quelle affiche de théâtre nous promit jamais aussi riche spectacle? Et, pourtant, comme on sait, une simple tête d'étude, un petit paysage, une mince statuette, peuvent valoir souvent tout un long poëme, toute une grande symphonie.
Aussi les portes du Louvre sont-elles de bonne heure assiégées, en ce jour solennel, par une foule impatiente, qui se presse, qui se pousse et s'étouffe à plaisir; les derniers voulant être les premiers, comme ils le seront un jour au royaume des cieux. Ce n'est pas là, d'ailleurs, cette foule insignifiante, atone, qui s'encombre dans les barrières des théâtres, qui s'ennuie et qui s'enrhume, sans penser à autre chose. Ici, la foule est animée, passionnée même, pittoresque; elle a l'oeil et le visage en feu, la barbe hérissée, elle parle haut, elle discute, elle professe, elle harangue; c'est le meeting de l'art.
Sans doute dans le nombre se voient bien quelques curieux, quelques-uns de ces bons bourgeois de Paris, que Rabelais jugeait «tant sots, tant badauds», que la foule attire par une secrète vertu d'adhésion, et qui se trouvent surtout à leur place dans l'espèce: «Nos numerus sumus....»
On y rencontre bien aussi, non pas le vrai dilettante de l'art, car il est essentiellement conservateur et laudator temporis acti, mais une autre classe d'amateurs. L'amateur des primeurs, qui ne se soucie que des premières fraises et des premiers melons, croirait se déshonorer en riant des plaisanteries d'un vaudeville à la seconde représentation, et ne lit jamais un livre dont les feuilles ont été déjà coupées.
Mais le véritable public de cette fête, ce sont les artistes, les jeunes yens des ateliers; car tout le monde, dans les ateliers, est et demeure jeune: les rapins ne vieillissent pas, ils semblent avoir encore sur leur figure l'air de 1830; vénérable débris des jeune-France, de la gent dite romantique, ils en ont au moins sauvé la barbe et la chevelure mérovingienne, en même temps que quelques expressions portenteses, et quelques vocables moyen-âge et pyramidaux.
Ils sont là chez eux, ou du moins à la porte de chez eux un sérieux intérêt les amène, et le trouble habile leur coeur d'ordinaire si calme, si insoucieux de la vie positive, si profondément sceptique à l'endroit des hommes et des choses. Ils ont soumis leurs tableaux, leurs statues au jugement de l'Académie des Beaux-Arts; l'Académie les aura-t-elle acceptés, leur aura-t-elle donné le droit d'entrée dans les galeries du Louvre, auront-ils enfin les honneurs de l'exposition, seront-ils livrés aux regards de ce public, qui s'y connaît si mal, et laisse volontiers les tableaux de genre, les oeuvres sérieuses, pour faire queue devant une charge de Biard, et s'extasier en présence de bouffonnes figures? Y être ou n'y être pas, that is the question, et c'est là, bien réellement, une question de vie et de mort pour l'artiste inconnu qui a lutté courageusement dans un grenier contre son double défaut d'être obscur et d'être pauvre; que de craintes mortelles, que de riches espérances devant cette porte qui va s'ouvrir!
Des bruits sinistres courent dans la foule; on dit que cette année le jury d'examen s'est montré d'une sévérité farouche; on sait que le tableau d'un peintre célèbre a été refusé, et l'on ajoute que l'un des examinateurs, indigné de cette exclusion, s'est levé, et a dit à ses collègues: «Ni vous, ni moi, ne serions capables d'en faire autant.» là-dessus, il est parti furieux, et quelques-uns assurent qu'il en crachait le sang! On ajoute même que le Roi, instruit par M. A. de P. des malveillantes erreurs du jury, avait exigé qu'une contre-enquête eut lieu avant l'ouverture du Salon.
Et alors, vous entendriez un chorus d'étranges qualifications, d'énormes épithètes adressées par contumace à MM. les examinateurs. «Croiriez-vous, dit l'un d'eux, qu'il n'y avait cette année que cinq peintres dans toute la commission? Mais, en revanche, reprend un autre, on y comptait un grand nombre de musiciens: l'an prochain, je leur enverrai un tableau à horloge, qui jouera des airs!--Et moi, ajoute un troisième, je soumettrai à leur jugement impartial le dessein d'une clarinette et le profil d'une contre-basse!»
Ceux qui parlent le plus haut, qui ont le verbe le plus tranchant et le plus goguenard, ce sont les rapins pur sang, qui n'ont encore fait que broyer les couleurs et croquer sur le mur les principaux nez de l'atelier; ils sont là, les mains dans les poches, parfaitement désintéressés dans la question, ne venant que pour assister au triomphe de leurs amis, et à la déconfiture de ceux qu'ils honorent de leur inimitié personnelle, et du surnom générique de crétins. Feront-ils jamais eux-mêmes le moindre tableau? Dieu le sait! Provisoirement, ils prennent chaudement en main la cause de l'art, anathématisent le jury, le classique jury, et proposent de rédiger contre ses jugements une solennelle protestation, d'ouvrir à frais communs une contre-exposition où devront figurer tous les tableaux refusés, et offrent déjà, à cet effet, la modique somme de 50 centimes, prélevés sur ce qu'ils appellent leur superflu.
Enfin sonne l'heure fatale! Jamais semblable frisson ne courut sur les bancs d'écoliers, lorsque le pédant, orné de la toge et de l'épitoge, fait à dessein une pause tragique, après s'être écrié: Premier prix! Tous les coeurs se serrent, toutes les bouches se taisent. C'est alors que les plus pusillanimes sentent défaillir leur courage, et veulent reculer, serrant la main à un ami, et lui disant d'une voix éteinte: «Va voir si j'y suis!» Mais les portes sont ouvertes, le flot se précipite, et bon gré, mal gré, il faut suivre le torrent au milieu duquel on voit trembler la baïonnette et le plumet des malheureux factionnaires, battus par la tourmente.