Emporté par cette irrésistible force, qui ne lui permet pas même de s'arrêter pour saisir au passage le fatal livret, l'artiste ferme les yeux; son tableau lui revient à la pensée comme une effroyable croute, placardée de rouge et de bleu; ces têtes charmantes, ces formes harmonieuses qu'il avait dessinées avec tant d'amour, peintes avec tant de foi, maintenant lui semblent d'insipides copies, propres à servir d'enseignes; et il ne se doute plus qu'elles n'aient été ignominieusement refusées, jusqu'à ce qu'enfin, sentant le flot s'arrêter, il rouvre les yeux et se trouve dans le salon carré, vis-à-vis de sa propre toile baignée de lumière, vis-à-vis de sa Marguerite ou de sa Béatrice, qui fixe sur lui ses regards pleins d'une joie douce et d'une grâce séreuse.

PREMIÈRE VISITE AU SALON--COUP D'OEIL GÉNÉRAL.

Heureux les critiques prime-sautiers qui ont, du premier regard, pu voir et juger à la fois douze cents tableaux! Nous confessons, pour nous, que notre idée synthétique est encore bien défectueuse, bien obscure, et nous nous tenons en défiance contre notre première impression, sans l'oser ériger en un jugement. Ce n'est assurément pas faute d'avoir ouvert les yeux, d'avoir tendu le cou cinq heures durant; mais souvent, pour avoir beaucoup regardé, l'on a bien peu vu, et surtout bien peu pensé. Pressés, heurtés dans la foule, contemplant au travers des chapeaux, nous réfléchissions à toutes les belles idées critiques, à toutes les fines observations qui nous seraient infailliblement venues, si notre judiciaire avait pu, comme autrefois cet heureux Louis XVIII, se faire traîner doucement dans un fauteuil à roulettes au milieu des galeries solitaires; nous admirions aussi par souvenir l'intelligence et la sagacité esthétique des anciens, qui plaçaient aux portes de leurs musées la statue du Silence, le doigt sur les lèvres, pour avertir chacun qu'il se gardât de troubler indiscrètement le vol des muettes pensées autour des statues et des peintures.

Ouverture du Musée, le 13 mars.

Enfin nous étions sous la préoccupation constante d'une idée importune; il manquait à notre compte plus de quatre cents tableaux, et nous nous demandions, en voyant la nudité des galeries, si l'on avait aussi voulu faire une exposition de serge verte. En serions-nous à ce point de pénurie, que, pour composer désormais un salon, il faillit, comme dans les expositions de sous-préfectures, faire appel aux tableaux de famille, aux plâtres domestiques, et combler les lacunes avec les cadres glorieux de nos prix de dessin? Grâce à Dieu, notre pauvreté ne vient que du sévère caprice de MM. les académiciens: quatre mille tableaux ont été, comme d'ordinaire, soumis à leur jugement; mais il n'y a eu que douze cents élus; aussi, ne pouvions-nous considérer sans attendrissement toutes ces places vides, y plaçant par la pensée, tantôt ces chers absents, la grande toile de Boulanger, le beau portrait d'H. Flandrin, tantôt les oeuvres d'artistes inconnus, les imaginations nouvelles de pauvres jeunes peintres, tous refusés au bénéfice des tableaux de MM. les académiciens. (Voir, sous le numéro 89, un inqualifiable tableau de M. Bidault, membre du jury; on assure que ledit tableau a été reçu à l'unanimité.)

De tout cela il suit que nous avons encore bien peu de choses à dire du nouveau Salon. Deux toiles seulement nous ont semblé tout à fait hors de ligne; d'abord le Tintoret de M. Léon Coigniet, admirable composition, malgré la réminiscence de l'Empire qu'on y croit apercevoir; puis un excellent portrait d'H. Flandrin, que l'administration du Musée a eu grand soin de placer à contre-jour, dans une encoignure. Nous ne faisons que citer aujourd'hui ces deux véritables chefs-d'oeuvre, sur lesquels nous reviendrons à loisir. Les honneurs de l'exposition sont ensuite pour la marine d'Isabey, le Jérémie prophète, d'Henri Lehmann, la Vendangeuse, de son frère Rodolphe; les portraits de Couture et de Guignet, les tableaux de genre de Meissonnier et de Leleux, le paysage de Lessieux, les sculptures de Simart et de Maindron. Le grand tableau si vanté de M. Papety est en possession d'attirer tous les regards et de diviser toutes les opinions; il est certain, d'ailleurs, qu'il ne révolutionnera pas la peinture, comme on l'avait pompeusement dit; le siècle ne croit plus désormais aux révolutions, et, quel que soit d'ailleurs le mérite du tableau de M. Papety, il n'est pas destiné à détruire ce légitime scepticisme.

Et puis, toujours du Biard et du Dubufe. Dimanche prochain commencera le triomphe de ces deux peintres dominicaux «bien connus par la ville.»

Et maintenant, dirons-nous comme la plupart: l'exposition est plus faible que celle de l'an dernier? Il importe de remarquer que depuis un temps immémorial, la critique place toujours chaque exposition immédiatement au-dessous de celle qui l'a précédée.--De même depuis des siècles, on dit que le commerce va mal.--Il est certain que les maîtres n'exposant plus, les toiles supérieures se raréfient singulièrement; mais il arrive, en peinture comme dans les lettres, qu'au lieu d'un artiste éminent, nous ayons vingt artistes distingués; ce que perdent les individus, la masse le regagne, le génie se fait rare, le talent abonde, et l'on est tout surpris de trouver dans des tableaux de débutants un savoir-faire déjà remarquable, qui aurait beaucoup promis à toute autre époque; mais aujourd'hui les hommes de talent demeurent ce qu'ils sont, et les habiles deviennent rarement des maîtres.

Bibliographie